Où la France cale, et comment la relancer.
Fondée sur les travaux récompensés par le prix Nobel d’économie 2025 : Mokyr, Aghion et Howitt.
Le 13 octobre 2025, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques a récompensé trois chercheurs pour avoir expliqué la croissance tirée par l’innovation. La moitié du prix revient à Joel Mokyr, pour avoir identifié les conditions d’une croissance durable par le progrès technique. L’autre moitié revient à Philippe Aghion et Peter Howitt, pour leur théorie de la croissance par la destruction créatrice.
« The laureates’ work shows that economic growth cannot be taken for granted. »
John Hassler, président du comité Nobel
Le comité Nobel emploie lui-même l’image du cercle vertueux, à propos de la boucle entre science et technique décrite par Mokyr. Les travaux des trois lauréats permettent d’étendre cette image à toute l’économie. La croissance y est une boucle : l’innovation rend le travail plus productif, cette productivité finance le savoir de demain, et ce savoir nourrit l’innovation suivante. Mais la boucle peut s’arrêter : la croissance ne va jamais de soi.
Le prix apporte d’abord une leçon de fond. Avant 1800, le travail ne manquait pas, mais le revenu par habitant stagnait. Travailler ne suffit donc pas : il faut que le savoir et la destruction créatrice rendent ce travail toujours plus productif.
Les travaux récompensés désignent ensuite ce qui fait tourner la boucle. Quatre maillons en viennent directement.
Chez Aghion et Howitt, la croissance naît du remplacement des entreprises en place par de meilleurs entrants. Les géants d’aujourd’hui sont les entrants d’hier : Apple est née en 1976, Nvidia en 1993, Google en 1998. Dans le modèle de base, l’innovation vient des entrants, car les entreprises installées craignent de cannibaliser leurs propres profits ; en pratique, le comité note que les grandes entreprises innovent aussi. Celles-ci ont intérêt à bloquer l’entrée, parfois avec l’aide des pouvoirs publics : le comité juge donc importante une surveillance réglementaire.
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Selon Mokyr, la boucle entre science et technique a besoin d’un vivier d’artisans et d’ingénieurs très qualifiés. Comptent surtout les meilleures compétences techniques et l’apprentissage, plus que la scolarité moyenne. L’école, la recherche et la formation sont donc l’investissement qui relance la boucle.
Mokyr demande un marché des idées concurrentiel, la libre circulation des talents et un État ni trop dirigiste ni trop absent. La destruction créatrice fait aussi des perdants. Sans protection, ils bloquent le changement, comme les luddites anglais de 1811. Selon le comité, la flexicurité à la danoise « may be the right solution » : protéger les travailleurs plutôt que les emplois.
Un innovateur n’investit que s’il peut garder, au moins un temps, le fruit de son effort : c’est la rente temporaire décrite par Aghion et Howitt. Aghion et ses coauteurs placent d’ailleurs la protection des droits de propriété en tête du cadre institutionnel de l’innovation. L’ordre et la règle en sont la condition.
Les trois autres maillons découlent d’un même constat : la productivité finance tout le reste. Le rapport Draghi, auquel Aghion a contribué, le dit sans détour : sans productivité, l’Europe ne pourra plus financer son modèle social.
Innover coûte avant de rapporter. Le même rapport recommande de développer la retraite par capitalisation en complément, pour financer les entreprises innovantes.
Les biens communs que la productivité permet de financer, l’école, la santé ou la recherche, reposent sur ceux qui travaillent. Plus ils sont nombreux, plus la base qui les finance est large. Plus le travail paie, plus chacun a intérêt à y entrer et à y progresser. C’est pourquoi le cercle commence par le travail.
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Mis bout à bout, ces maillons forment un cercle : le travail finance l’avenir, l’avenir rend les entreprises plus innovantes, et leur croissance rend le travail plus productif et mieux payé.
Ce que les preuves confirment
Le travail du plus grand nombre élargit l’assiette des biens communs : en 2024, les cotisations assises sur les salaires financent 55,6 % de la protection sociale.
Les compétences réellement acquises par une population, plus que ses années d’études, causent une part de sa croissance.
L’entrée de concurrents fait baisser les prix : avec un quatrième opérateur mobile, les prix ont baissé de 11,4 % en 2012 puis de 27,2 % en 2013.
Le désordre coûte cher : les dépenses de contrôle des infractions atteignent 51 Md€ en 2018, soit 2,2 % du PIB, sans compter le coût pour les victimes.
Sources : Drees, fiche 04 ; Hanushek et Woessmann, 2009 ; Arcep, 2014 ; Vandenbunder, 2022.
Ce que les données précisent. Appliqué à la France, le cercle appelle six précisions.
Le déficit d’emploi se concentre aux deux bouts de la vie active, et chez les moins diplômés. En 2025, 44 % des 60-64 ans travaillent, contre 68 % en Allemagne, et 23 % des 18-24 ans cumulent études et emploi, contre 43 % au Danemark.
L’inactivité financée par les actifs, c’est d’abord la retraite (427 Md€ en 2024), puis l’assistance : les minima sociaux, comme le RSA, représentent 31,6 Md€ en 2023. Les deux ne sont pas de même nature : la retraite est pour l’essentiel la contrepartie de cotisations versées, l’aide sociale peut être versée longtemps sans contribution préalable.
Les prélèvements financent de plus en plus la vieillesse et de moins en moins l’école. Depuis 2000, la première est passée de 10,6 % à 13,4 % du PIB, la seconde de 5,6 % à 5,1 %.
Laisser jouer la concurrence, c’est d’abord lever les protections que la réglementation accorde aux entreprises installées : licences en nombre limité, autorisations d’ouverture, professions fermées, seuils de taille. Quand un quatrième opérateur mobile a été autorisé, les prix ont baissé de 11,4 % en 2012 puis de 27,2 % en 2013. Depuis 1973, ouvrir une grande surface exige l’accord d’une commission administrative. Cette barrière à l’entrée a surtout protégé les chaînes déjà installées : sans elle, le commerce aurait pu employer plus de 10 % de personnes en plus. Le seuil de 50 salariés réduit l’innovation d’environ 5,4 %, selon Aghion et ses coauteurs. Le rôle de l’État se limite alors à celui d’arbitre : des règles simples, stables et identiques pour tous.
L’épargne doit pouvoir financer les entreprises. Les Français épargnent beaucoup, mais surtout dans des placements liquides et garantis, qui financent peu leurs fonds propres. Une part de retraite par capitalisation y aiderait. Dans ce système, l’épargne mise de côté pendant la vie active est placée, puis finance la pension. En France, la retraite repose presque entièrement sur la répartition : les cotisations des actifs d’aujourd’hui paient directement les pensions des retraités d’aujourd’hui. Cette charge pèse de plus en plus sur les jeunes. Pour un salarié non-cadre du privé, le taux de cotisation retraite passe de 19 % pour la génération 1940 à 28 % pour la génération 2000. La capitalisation se justifie pour deux raisons chiffrées. Hors transition, elle rapporte davantage : environ 3 % réels par an, contre un rendement interne de 0,8 % pour la génération 2000 dans la répartition. Elle finance aussi les entreprises. Leurs fonds propres atteignent 85 % du PIB en France, contre 147 % au Danemark. La Banque de France attribue cet écart aux fonds de pension. C’est pourquoi le rapport Draghi, auquel Aghion a contribué, recommande de développer la retraite par capitalisation en complément, pour financer l’innovation. Les conditions : un pilier collectif et automatique, posé sur un socle public solide, avec un coût de transition de l’ordre de 20 Md€ par an.
L’ordre public exige la certitude et la rapidité de la sanction, plus que sa sévérité. En France, elle n’est souvent ni certaine ni rapide. Seules 21 % des victimes de violences physiques portent plainte. En 2024, 57 % des peines de prison ferme sont exécutées tout de suite, 86 % en comparution immédiate mais 45 % pour les peines de six mois ou moins.
Enfin, la puissance dépend de cette prospérité. En 2025, la France consacre déjà plus d’argent aux intérêts de sa dette (2,2 % du PIB) qu’à sa défense (2,05 %). Les sept chapitres suivants examinent chaque maillon dans le même ordre : théorie, état de la France, blocages, solution et coûts.
Chacune se lit seule · votre progression est gardée
Ensuite :Le diagnostic d’ensembleLe registre des 84 constats