Travailler
Où la France cale : jeunes et seniors peu en emploi
L’essentiel
- Le déficit d’emploi se concentre chez les jeunes et les seniors, mais il touche aussi les moins diplômés et les personnes nées hors de l’Union européenne.
- L’inactivité financée par les actifs, c’est d’abord la retraite, puis l’assistance, qui n’est pas de même nature.
- Aligner l’emploi sur celui de l’Allemagne créerait 1,5 à 3,6 millions d’emplois, selon un exercice illustratif de la direction générale du Trésor.
Où en est la France
Un cœur de vie active au niveau des voisins. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), le taux d’emploi des 15-64 ans atteint en 2025 un record de 69,3 %. Entre 25 et 54 ans, 83,0 % des Français sont en emploi, contre 84,9 % des Allemands.
Études, formation et emploi trop séparés chez les jeunes adultes. En 2025, 23,3 % des 18-24 ans combinent un emploi avec des études ou une formation en France. C’est un peu plus que la moyenne européenne (21,4 %), mais bien moins qu’en Allemagne (35,7 %), au Danemark (42,8 %) ou aux Pays-Bas (55,0 %). Ce lien avec l’entreprise est pourtant un moteur selon les travaux récompensés. Le dossier du comité Nobel retient que l’apprentissage, plus que les années d’école, a formé les artisans qui perfectionnaient les inventions de la révolution industrielle : environ deux tiers d’entre eux avaient été apprentis. Enfin, en France, 14,6 % des 18-24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation en 2025 : ce sont les NEET. C’est plus qu’en Allemagne (10,1 %) et qu’au Danemark (9,1 %), et plus que la moyenne européenne (11,8 %).
Des seniors qui partent tôt. Entre 60 et 64 ans, 44,4 % des Français sont en emploi en 2025, contre 67,6 % des Allemands et 68,6 % des Danois. En 2024, les hommes quittent le marché du travail à 61,9 ans, contre 64,7 ans dans l’OCDE. Leur retraite espérée dure 22,5 ans, au deuxième rang de l’OCDE derrière le Luxembourg.
Le graphique
Aux deux bouts de la vie active, la France décroche
Part des personnes en emploi en 2025 (18-24 ans : part de ceux qui combinent un emploi avec des études ou une formation). Entre 25 et 54 ans, la France fait jeu égal avec l’Allemagne et le Danemark.
FranceAllemagneDanemark
| Ligne | France | Allemagne | Danemark |
|---|---|---|---|
| 18-24 ansemploi et études ou formation12 à 20 points d’écart | France : 23,3 %Allemagne : 35,7 %Danemark : 42,8 % | ||
| 25-54 ansen emploià niveau | France : 83,0 %Allemagne : 84,9 %Danemark : 82,9 % | ||
| 60-64 ansen emploi23 à 24 points d’écart | France : 44,4 %Allemagne : 67,6 %Danemark : 68,6 % | ||
Barres à l’échelle : 100 % = toute la tranche d’âge · Eurostat, emploi par âge ; Eurostat, jeunes en études ou formation
L’inactivité financée, c’est d’abord la retraite. En 2024, les prestations vieillesse-survie atteignent 426,7 milliards d’euros. Les minima sociaux ont coûté 31,6 Md€ en 2023. Les deux dépenses ne sont pas de même nature. La retraite est pour l’essentiel la contrepartie de cotisations versées pendant une carrière.
Les solutions
Le gisement principal est aux deux bouts de la vie active. Viennent ensuite les moins diplômés et les personnes nées hors de l’Union européenne.
- Seniors · 55-64 ansAllonger la vie active des seniorsLier l’âge légal à l’espérance de vie, comme le Danemark. Gisement : environ 1,2 million d’emplois au niveau allemand.
Le Danemark lie l’âge légal à l’espérance de vie depuis 2006. L’OCDE recommande cette indexation à la France en 2026. Les départs anticipés devraient alors dépendre de la santé plutôt que de la durée de carrière.
Ce qui le prouve
Au Danemark, les 55-64 ans sont en emploi à 74,7 %, contre 61,7 % en France en 2025. - SeniorsFermer les préretraites déguiséesDécourager les départs négociés quelques années avant la retraite, que l’assurance chômage paie jusqu’à la pension.
Une préretraite déguisée, c’est un départ négocié avant l’âge de la retraite : l’employeur et le salarié signent une rupture conventionnelle, puis l’assurance chômage indemnise le salarié jusqu’à sa pension. Les entrées au chômage culminent ainsi environ trois ans avant l’âge légal de départ. En 2021, 25 % des ouvertures de droits au chômage à 59 ans suivent une rupture conventionnelle, contre 17 % à 56 ans. En 2022, 400 000 allocataires de 55 ans ou plus sont indemnisés, soit 18 % des allocataires. Tous ne sont pas en préretraite, mais le pic à 59 ans en signale une part. En 2023, la contribution patronale sur ces ruptures est passée de 20 % à 30 % : c’est un premier pas dans ce sens.
- Jeunes · 18-24 ansFavoriser l’apprentissageDévelopper l’apprentissage vers les métiers techniques et qualifiés. Gisement : environ 1,3 million d’emplois au niveau allemand.
C’est la forme la plus directe du cumul études-emploi, et le Nobel lui donne du poids. L’enjeu est de prolonger ce mouvement vers les métiers techniques et qualifiés.
Ce qui le prouve
En France, la part des apprentis dans l’emploi salarié est passée de 2,5 % en 2019 à 5,2 % en 2024. - Demandeurs d’emploiAccompagner plutôt qu’indemniser, sans dépenser plusDépenser autant, mais davantage pour accompagner vers l’emploi : 0,74 % du PIB en France, contre 1,54 % au Danemark.
La France dépense plus que le Danemark pour le marché du travail : 2,45 % du PIB contre 2,27 % en 2024. Mais elle ne consacre que 0,74 % aux politiques actives, c’est-à-dire la formation, l’accompagnement et les aides à l’embauche, contre 1,54 % au Danemark. Le reste va surtout aux allocations.
Ce qui le prouve
Au Danemark, le durcissement des conditions et l’activation ont fait le succès des années 1990. - Moins diplômésRendre l’emploi peu qualifié moins coûteux et mieux payéAlléger le prélèvement autour du SMIC sans approfondir la trappe à bas salaires.
C’est l’objet de la carte suivante. M2 · Un travail qui paie →
- Étrangers hors UELier les droits au travail et à la langueConditionner le séjour durable et l’aide sociale complète à la maîtrise du français et à l’emploi.
En France, 63,1 % des 20-64 ans nés hors de l’Union européenne ont un emploi en 2025, contre 77,2 % des natifs. Il s’agit de faire de la langue et du travail la condition des droits durables. La France a commencé : depuis le 1er janvier 2026, une première carte de séjour pluriannuelle exige le niveau A2 en français, et une première carte de résident le niveau B1. Le Danemark l’applique aussi à l’aide sociale : le taux plein suppose d’avoir résidé 9 des 10 dernières années ou travaillé 2,5 ans sur 10. Les autres allocataires doivent suivre jusqu’à 37 heures d’activité par semaine.
Ce qui le prouve
Au Danemark, l’écart d’emploi entre natifs et personnes nées hors UE est passé de 20 à 9 points entre 2015 et 2025, aussi porté par la hausse générale de l’emploi. La seule étude causale fixe une limite : couper de moitié les aides aux réfugiés, en 2002, a accru l’emploi, mais des femmes se sont retirées du travail et les enfants ont moins bien réussi à l’école (Andersen, Dustmann et Landersø). Conditionner les droits, oui ; les couper au point de fragiliser les familles, non.
À retenir
Creuser
Tout le texte de la carte, section par section.
Dans le cercle vertueux, le nombre de personnes qui travaillent fixe la taille de l’assiette. Plus elles sont nombreuses, plus la société finance d’écoles, de soins et de recherche sans alourdir le prélèvement sur chacun. Le Nobel ajoute qu’il faut puiser dans tout le vivier de talents. Un jeune inactif est aussi un talent perdu.
L’enjeu est chiffré. La direction générale du Trésor (DG Trésor) a simulé un taux d’emploi français aligné sur l’allemand. Le gain irait de 1,5 à 3,6 millions d’emplois, selon que l’on corrige ou non du temps partiel. La note se présente elle-même comme purement illustrative.
L’Allemagne sert ici d’étalon pour une seule raison : c’est l’économie la plus proche de la nôtre par la taille, l’industrie et un modèle social financé par les cotisations. Ce n’est pas un modèle d’ensemble : elle a connu deux années de récession en 2023 et 2024, puis une croissance de 0,2 % en 2025. Sur l’emploi des jeunes, les Pays-Bas et le Danemark font d’ailleurs bien mieux qu’elle.
D’autres publics en retrait. En 2025, 54,4 % des 25-64 ans peu diplômés, sans diplôme ou avec au plus le brevet, ont un emploi en France. C’est moins que dans l’Union européenne (58,9 %) et qu’en Allemagne (62,8 %). Parmi les 20-64 ans nés hors de l’Union européenne, 63,1 % ont un emploi, contre 68,6 % dans l’Union et 69,0 % en Allemagne. En France, l’écart avec les natifs atteint 14 points (77,2 %).
Des horaires proches de ceux des voisins. Un salarié à temps complet déclare 38,9 heures par semaine en France en 2025, contre 39,8 en Allemagne et 39,5 dans l’Union. Le temps partiel étant plus rare en France, la durée moyenne de l’ensemble des salariés y est même plus élevée : 36,4 heures, contre 34,6 en Allemagne. Ces chiffres sont hebdomadaires et ne tiennent pas compte des congés.
L’écart total. Avec les taux d’emploi allemands à chaque âge, la France compterait environ 2,9 millions d’emplois de plus (estimation de ce document). Environ 1,3 million viendraient des jeunes et 1,2 million des 55-64 ans (même estimation). Le Conseil d’analyse économique (CAE) attribue de même l’écart d’heures travaillées avec l’Allemagne au faible emploi des jeunes et des seniors.
La valeur travail n’a pas chuté. Le chiffre souvent cité, 60 % de « très important » en 1990 contre 21 % en 2022, juxtapose deux enquêtes différentes. L’Enquête européenne sur les valeurs (EVS), source du chiffre de 1990, donne 62 % en 2018. Sur 2017-2022, 94 % des Français jugent le travail important, contre 84 % des Allemands. Quant à la « grande démission », elle n’a pas eu lieu : le taux de démission de 2022 reste sous celui de 2008.
Ce que recouvre l’assistance. On appelle ici assistance les minima sociaux : des aides versées sous condition de ressources, sans cotisation préalable. Ils ont coûté 31,6 Md€ en 2023, soit 1,1 % du PIB, pour 4,25 millions d’allocataires fin 2024. Le revenu de solidarité active (RSA) en représente 12,2 Md€ et l’allocation aux adultes handicapés (AAH) 12,7 Md€. Viennent ensuite le minimum vieillesse (4,1 Md€) et l’allocation de solidarité spécifique des chômeurs en fin de droits (1,7 Md€). L’aide aux personnes en âge de travailler et sans emploi, RSA et ASS réunis, pèse donc environ 14 Md€ (estimation de ce document). L’assurance chômage n’en fait pas partie : comme la retraite, elle est financée par des cotisations.
Les deux dépenses ne sont pas de même nature. La retraite est pour l’essentiel la contrepartie de cotisations versées pendant une carrière. Les aides sociales, elles, ne demandent aucune cotisation préalable, et certains allocataires y restent longtemps. Selon la Cour des comptes, 42 % des entrants au RSA y sont encore sept ans après. La retraite pèse donc plus lourd, mais l’assistance de longue durée pose un problème à part : elle rompt le lien entre contribution et droits.
L’activation des allocataires n’a pas d’effet net. Le RSA compte 1,84 million de foyers fin 2025, en baisse d’environ 6 % depuis 2015. L’Institut des politiques publiques (IPP) et le service statistique du ministère du Travail (Dares) ont évalué sa version renforcée. Les participants gagnent 3,2 points d’emploi salarié, mais les effets de bord sur les autres allocataires effacent ce gain. Ce test a été mené sans les sanctions de 2025.
- Chez les jeunes, études et emploi restent séparés. En 2025, 23,3 % des 18-24 ans cumulent les deux, contre 42,8 % au Danemark. Les causes avancées sont les compétences, le coût du travail des débutants et l’offre d’apprentissage, sans hiérarchie établie.
- Chez les seniors, la retraite arrive tôt. Pour un jeune entré sur le marché du travail en 2024, l’âge normal de départ serait de 65 ans en France, contre 74 ans au Danemark.
- Les employeurs poussent aussi les seniors dehors. Selon l’Unédic, 25 % des ouvertures de droits au chômage à 59 ans suivent une rupture conventionnelle, contre 17 % à 56 ans (données 2021). En 2023, le législateur a relevé de 20 % à 30 % la contribution patronale sur ces ruptures, pour freiner les préretraites déguisées.
- Les reports d’âge ont des fuites, mais limitées. Hors carrières longues, le passage de 60 à 62 ans a relevé l’emploi de 20 à 25 points entre 60 et 62 ans. Il a aussi accru de 12 à 15 points la part des seniors au chômage indemnisé. Une étude du COR répartit les départs en retraite évités. Environ un tiers se sont reportés vers l’emploi, un tiers vers le chômage et un cinquième vers l’invalidité ou la maladie. Le coût net pour l’assurance chômage reste minime, au plus 36 M€ par an, car les cotisations des seniors restés en emploi compensent.
- Les moins diplômés coûtent cher à employer. Le SMIC atteint 62,5 % du salaire médian, le ratio le plus élevé des pays européens suivis par l’OCDE. Pour en limiter le coût, l’État a consacré 75,4 Md€ en 2024 aux allègements de charges, c’est-à-dire à des baisses des cotisations que l’employeur paie sur les bas salaires. Mais ces allègements disparaissent quand le salaire monte : pour augmenter de 100 € le revenu d’un célibataire au SMIC, l’employeur paie 404 €. Résultat : 54,4 % des 25-64 ans peu diplômés ont un emploi, contre 58,9 % dans l’Union européenne.
- L’intégration par l’emploi reste faible. En France, l’écart d’emploi entre natifs et personnes nées hors de l’Union européenne atteint 14 points en 2025. Au Danemark, il est passé de 20 à 9 points depuis 2015. En France, l’écart entre femmes et hommes nés hors UE atteint 19 points, contre 11 au Danemark. Le Danemark, souvent cité en exemple, se distingue sur trois points.
- Beaucoup moins d’asile. En 2025, le Danemark reçoit 311 premières demandes d’asile par million d’habitants, contre 1 691 en France. L’asile et les motifs humanitaires représentent 5 % de ses premiers titres de séjour, contre 31 % en France. Ce n’était pas le cas en 2015 : le Danemark recevait alors 3,5 fois plus de demandes d’asile par habitant que la France.
- Plus de migration de travail. Le travail motive 32 % des premiers titres de séjour au Danemark, contre 13 % en France (même estimation). Or 44 % des immigrés venus au Danemark pour travailler ont un diplôme long, contre 9 % de ceux venus par l’asile.
- Des droits liés à la langue et à l’emploi. Au Danemark, un conjoint qui rejoint un résident doit réussir un test de danois dans les six mois, sous peine de perdre son titre. Depuis 2025, certains allocataires doivent jusqu’à 37 heures d’activité par semaine pour toucher l’aide sociale. La France a durci ses propres exigences au 1er janvier 2026 : niveau A2 en français pour une carte pluriannuelle, B1 pour une carte de résident, B2 pour la naturalisation. Elle reste en revanche liée par la directive européenne sur le regroupement familial, dont le Danemark est exempté depuis 1993.
- Ce que montrent les résultats danois. Le rattrapage est réel : entre 2015 et 2024, l’emploi des hommes immigrés non occidentaux passe de 53 % à 71 %. Sa cause exacte reste discutée, car il coïncide avec l’arrivée de plus de travailleurs et une forte hausse générale de l’emploi. La seule étude causale porte sur une mesure plus brutale, la baisse de moitié des aides aux réfugiés en 2002. Elle a accru l’emploi, mais avec des effets secondaires : retrait des femmes du travail, hausse de la délinquance et moins bons résultats scolaires des enfants. La leçon la plus prudente : lier les droits à la langue et à l’emploi fonctionne, à condition de ne pas couper les aides au point de fragiliser les familles.
- Mieux accompagner les allocataires ne crée pas d’emplois à lui seul. Le RSA rénové, avec 15 à 20 heures d’activité et un suivi renforcé, a relevé de 3,2 points l’emploi salarié des participants, en grande partie grâce à des contrats aidés. Mais ces emplois ont été pris à d’autres allocataires, si bien que l’emploi total n’a pas bougé. L’accompagnement change surtout qui est embauché, pas combien de personnes le sont.
- Des gains moins que proportionnels. Les nouveaux emplois sont moins productifs, plus souvent à temps partiel, et ouvrent des droits à retraite.
- Des employeurs qui doivent suivre. Sans embauche de seniors, un recul de l’âge transfère des dépenses vers l’invalidité et le chômage.
- Un terrain politique miné. La réforme de 2023 est suspendue. Selon le Conseil d’orientation des retraites (COR), l’âge légal reste à 62 ans et 9 mois pour la génération 1963.
| Constat | Chiffre clé |
|---|---|
| Le déficit d’emploi se joue chez les jeunes et les seniors | 44,4 % des 60-64 ans en emploi, contre 67,6 % en Allemagne |
| Les moins diplômés et les personnes nées hors UE travaillent moins | 54,4 % et 63,1 % en emploi, sous la moyenne de l’UE |
| La retraite française est l’une des plus longues | 22,5 ans pour les hommes, 2e de l’OCDE |
| L’inactivité financée, c’est d’abord la retraite | 427 Md€, contre 31,6 Md€ de minima sociaux |
| Le RSA renforcé n’augmente pas l’emploi total | +3,2 points pour les participants, aucun effet net |
Cochée d’elle-même en arrivant en bas