lisnard.cardsLe cercle vertueux de la prospérité
Une analyse de Lisnard Cards, sources à l’appui.Jouer la batailleConfidentialité
Carte 4 sur 7 · 7 min

Entreprendre, grandir, devenir champion

Où la France cale : peu d’entreprises moyennes, aucun nouveau géant

À votre avisfacultatif

En France, les grandes entreprises pèsent-elles moins dans l’emploi que dans l’Union européenne ?

L’essentiel

  • La France crée beaucoup d’entreprises, mais elle manque d’entreprises de 10 à 249 salariés.
  • Au sommet, elle ne crée plus de géants. Parmi ses 30 premières entreprises, la plus jeune créée de zéro date de 1967, alors que Nvidia, née en 1993, vaut près de deux fois le CAC 40.
  • Les preuves les plus fortes viennent de l’entrée de concurrents dans des marchés protégés, comme le mobile et la grande distribution.
  • La logique : ne pas bloquer l’entrée, ne pas bloquer la croissance, en levant les protections réglementaires dont profitent les entreprises installées.
  • Un champion se gagne sur un marché ouvert ; il ne se décrète pas. Il faut un grand marché unifié, des capitaux pour grandir, des talents, le droit à l’échec, et ne protéger aucune entreprise installée.

Où en est la France

Un record de créations. L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) compte 1 165 800 créations d’entreprises en 2025, un record. Les micro-entrepreneurs en représentent 758 600, soit 65 %.

Un creux au milieu. En 2023, les entreprises de 10 à 249 salariés emploient 26,8 % des personnes occupées en France, contre 33,7 % dans l’Union européenne, 36,7 % en Allemagne et 44,2 % au Danemark. La France ne manque pas pour autant de grandes entreprises : celles de 250 salariés et plus emploient 46,2 % des personnes occupées, contre 36,5 % dans l’Union et 36,2 % au Danemark. Le Danemark, lui, s’appuie sur un tissu dense d’entreprises moyennes.

Le graphique

Le creux est au milieu, entre 10 et 249 salariés

Part de l’emploi selon la taille de l’entreprise, en 2023. Champ : industrie, construction et services marchands. Les grandes pèsent autant qu’en Allemagne.

FranceAllemagne

Le creux est au milieu, entre 10 et 249 salariés
LigneFranceAllemagne
Moins de 10salariés8 points de plusFrance : 27,0 %Allemagne : 18,6 %
10 à 249salariés10 points de moinsFrance : 26,8 %Allemagne : 36,7 %
250 et plussalariésà niveauFrance : 46,2 %Allemagne : 44,8 %

Barres à l’échelle : 100 % = tout l’emploi du champ · Eurostat, estimation du document

Aucun nouveau géant au sommet. Nvidia, née en 1993, vaut environ 4 670 Md€ en octobre 2026 : près de deux fois l’ensemble du CAC 40, qui pesait 2 567 Md€ fin 2025. En France, parmi les 30 premières valeurs boursières, la plus jeune créée de zéro est Capgemini, fondée en 1967. Le pays ne manque pas de créateurs, mais d’entreprises qui passent de la jeune pousse au géant. Entre 2008 et 2021, près de 30 % des licornes fondées en Europe ont déplacé leur siège à l’étranger, surtout aux États-Unis.

Le graphique

Une seule entreprise américaine vaut près de deux fois toute la Bourse française

Valeur boursière en milliards d’euros, au 27 octobre 2026. Les quatre géants américains sont nés entre 1975 et 1998 ; les dix premières valeurs françaises, entre 1743 et 1973.

FranceÉtats-Unis

Une seule entreprise américaine vaut près de deux fois toute la Bourse française
LigneFranceÉtats-Unis
Nvidiafondée en 1993États-Unis : 4 673 Md€
Applefondée en 1976États-Unis : 4 497 Md€
Microsoftfondée en 1975États-Unis : 3 543 Md€
Alphabet (Google)fondée en 1998États-Unis : 3 443 Md€
Toute la Bourse françaisetoutes les sociétés cotéesFrance : 2 600 Md€
L’Oréalfondée en 1909première valeur françaiseFrance : 231 Md€
Mistral AIfondée en 2023non cotée : valorisationFrance : 21 Md€

Barres à l’échelle : 5 000 Md€ = toute la largeur · Mistral AI : valorisation lors de sa levée de septembre 2026 · companiesmarketcap, 27 octobre 2026 ; classement des sociétés françaises ; Orrick, 2026

Un capital-risque trop petit pour faire des géants. Le capital-risque finance les entrants qui deviennent géants. Aux États-Unis, les sociétés qu’il a financées font 41 % de la valeur boursière et 62 % de la recherche des sociétés cotées. En France, aucune des 50 premières sociétés cotées n’en est issue. L’Union européenne ne réalise que 8 % des investissements mondiaux en capital-risque, contre 52 % pour les États-Unis. Dix ans après leur création, ses jeunes entreprises en forte croissance ont levé moitié moins que celles de la région de San Francisco.

Des seuils qui freinent. Au-delà de 50 salariés, le droit du travail s’alourdit. Aghion, Bergeaud et Van Reenen observent une chute des entreprises innovantes juste sous ce seuil. Garicano et ses coauteurs chiffrent son coût à 3,4 % du produit intérieur brut (PIB), payé surtout par les salariés. France Stratégie conteste toutefois l’accumulation d’entreprises à 49 salariés, absente des déclarations sociales.

Une réglementation moyenne, des rentes ciblées. Pour la réglementation des marchés de produits, la France fait mieux que la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Ses faiblesses sont ciblées : professions réglementées, commerce de détail, vente de médicaments et État actionnaire.

Les solutions

La logique du Nobel tient en trois mots : laisser entrer, laisser grandir, ne protéger personne. Chaque levier s’appuie sur un résultat mesuré.

  1. 1Professions réglementées · commerceOuvrir à l’entrée les marchés protégésLever les licences limitées, les autorisations et les professions fermées qui protègent les entreprises installées.

    La plupart des rentes sont créées par la réglementation elle-même : licences limitées, autorisations, professions fermées. Les lever, c’est moins d’intervention publique, pas plus. Dans le mobile, il a suffi d’autoriser un quatrième opérateur.

    Ce qui le prouve

    L’arrivée d’un quatrième opérateur mobile a fait baisser les prix de 11,4 % en 2012, puis de 27,2 % en 2013. Sans l’autorisation administrative exigée depuis 1973 pour ouvrir une grande surface, le commerce aurait employé plus de 10 % de personnes en plus.
  2. 2Employeurs dominantsFaire respecter la concurrence, y compris entre employeursAgir contre les abus de position dominante, y compris entre employeurs.

    En France, une hausse de 10 % de la concentration des embauches réduit les embauches de 12,4 %. Le salaire des nouveaux embauchés baisse alors de près de 0,9 %.

  3. 3Entreprises qui grandissentLisser les seuils de 11 et 50 salariésLe seuil de 50 salariés freine l’innovation ; le lisser la libère. Le Danemark place son premier seuil à 35 salariés.

    À 50 salariés, une série d’obligations s’ajoute d’un coup. Au Danemark, le seuil de 35 salariés prend la forme d’un droit à exercer plutôt que d’obligation automatique.

    Ce qui le prouve

    Selon Aghion, Bergeaud et Van Reenen, ce seuil réduit l’innovation de l’ensemble des entreprises d’environ 5,4 %, ou 5,7 % dans la version publiée. Le lisser rendrait cette innovation perdue.
  4. 4Jeunes entreprises en croissanceOuvrir l’épargne longue au capital-risqueLe capital-risque est le moteur des géants américains, et l’épargne retraite a lancé ce moteur. La France doit lui ouvrir la sienne.

    C’est le financement des entrants que décrit le Nobel. Sur les jeunes entreprises financées, 55 % sont liquidées à perte, mais 6 % font la moitié des gains. Le capital-risque pèse peu dans la recherche, beaucoup dans l’innovation : moins de 3 % de la R&D américaine, pour environ 8 % des innovations industrielles.

    • L’épargne retraite. Les fonds de pension apportent 28 % de l’argent des fonds de capital-risque américains, contre 4 % en Europe, où l’État en apporte 39 %. C’est le lien avec la retraite par capitalisation de la carte M5. M5 · Épargner et investir →
    • Des fonds assez gros pour suivre la croissance. Les États-Unis comptent 137 fonds de plus d’un milliard de dollars, l’Union 11.
    • Amplifier l’initiative Tibi. Depuis 2019, elle oriente l’argent des assureurs vers les fonds de croissance, sans subvention. Les fonds non cotés ont investi 5,2 Md€ par an dans la tech française sur 2019-2024, contre 1,6 Md€ sur 2011-2018. Mais l’objectif de dix fonds de plus d’un milliard n’est pas atteint.

    Ce qui le prouve

    Début 1979, une règle de prudence autorise les fonds de pension américains à investir en capital-risque. Les engagements dans les fonds passent de 427 millions de dollars en 1978 à 5,5 milliards en 1983, surtout grâce aux fonds de pension.
  5. 5Marché européen · achat publicUn marché à la taille des géantsGrandir en Europe rapporte moins qu’aux États-Unis, car le marché reste fragmenté, surtout dans les services. L’achat public mis en concurrence peut aussi lancer des entrants.

    Selon Draghi, la faiblesse du capital-risque européen reflète aussi un manque de demande : grandir dans un marché fragmenté rapporte moins. Un vrai marché unique, surtout dans les services, est la condition de l’échelle.

    • Acheter en concurrence plutôt que subventionner. Dans un programme mis en concurrence, la NASA a engagé jusqu’à 396 millions de dollars pour SpaceX.

    Ce qui le prouve

    Aux États-Unis, une subvention de prototype du ministère de l’Énergie, dans le programme SBIR, double à peu près la probabilité d’obtenir ensuite du capital-risque.
  6. 6Fiscalité des entreprises et des talentsUne fiscalité qui allège la production et garde les talentsL’impôt décide où s’installent les sièges et les inventeurs, pas où naissent les géants. Priorité : supprimer la C3S, recentrer le CIR, ne pas faire fuir les talents.

    Les géants américains ont grandi sous un taux d’impôt sur les sociétés affiché de 35 % jusqu’en 2017. L’Irlande, elle, a attiré leurs sièges européens avec un taux de 12,5 % : dix groupes, surtout américains, y paient près de 60 % de l’impôt sur les sociétés, sur des profits qui dépassent de loin l’activité réelle. L’impôt sur les sociétés déplace surtout les profits déclarés et les sièges ; il n’explique pas la naissance des géants.

    • Les talents, eux, bougent. Selon Ufuk Akcigit, coauteur d’Aghion, baisser le taux marginal de 60 % à 50 % attire 26 % d’inventeurs étrangers de premier plan en plus, mais ne retient qu’1 % de nationaux de plus.
    • Supprimer d’abord la C3S. Le Conseil d’analyse économique (CAE) la juge la plus nocive, car elle frappe le chiffre d’affaires à chaque étape. Les impôts de production des sociétés pèsent 3,3 % du PIB en France, contre 0,7 % en Allemagne. La baisse générale de 2021 n’a pas eu d’effet mesurable sur l’investissement : mieux vaut supprimer l’impôt le plus nocif que tout baisser un peu.
    • Recentrer le crédit d’impôt recherche (CIR) sur les PME. Aghion et ses coauteurs proposent un taux modulé selon la taille.

    Ce qui le prouve

    Le CIR augmente la R&D d’environ un euro par euro d’aide, sans effet de levier. Ses effets sont significatifs pour les petites entreprises, pas pour les grandes.
  7. 7Salariés et employeursProtéger les personnes plutôt que les emploisLe comité Nobel le dit lui-même : la destruction créatrice demande de réorienter vite les emplois, en protégeant fortement les personnes. C’est la flexicurité danoise.

    Le comité propose d’assurer les chômeurs et de les reformer vers les entreprises qui grandissent, comme la flexicurité introduite au Danemark dans les années 1990. Aghion se dit très attaché à ce modèle.

    • La France protège par la procédure. Ses règles de licenciement collectif sont les plus strictes de l’OCDE. Pour les licenciements individuels, elle n’est que 10e sur 36 : le coût tient surtout à la durée et à l’aléa du contentieux.
    • Le Danemark protège par l’accompagnement. Il consacre 1,54 % du PIB aux politiques actives de l’emploi, contre 0,79 % en France.
    • Une nuance. Certaines études trouvent qu’une protection contre les licenciements abusifs stimule aussi l’innovation. La cible est la durée et l’incertitude des procédures, pas la protection des personnes.

    Ce qui le prouve

    Là où licencier coûte cher, les secteurs les plus risqués, ceux qui utilisent le plus le numérique, sont plus petits et gagnent moins en productivité : on parie moins quand on ne peut pas réduire la voilure après un échec.
  8. 8Grands groupes · aides publiquesNe protéger aucun championUn champion se gagne ; il ne se décrète pas. Aider des secteurs plutôt que des entreprises, ne pas fabriquer de champions par fusion, surveiller les rachats.

    Le Nobel ne célèbre pas les grandes entreprises en tant que telles. Il célèbre le processus qui permet à un entrant de devenir géant, puis d’être contesté à son tour.

    • Ne pas fabriquer de champions par fusion. 47 économistes européens ont défendu le refus de la fusion Siemens-Alstom.
    • Surveiller les rachats qui étouffent l’innovation. Dans le médicament, où l’effet a été mesuré, 5,3 % à 7,4 % des rachats visent à arrêter un projet concurrent. Dans la tech, les indices concordent sans le prouver : après neuf gros rachats par Google et Facebook, le capital-risque baisse de plus de 40 % dans le même créneau, et 60 % des produits rachetés par les cinq géants du numérique en 2015-2017 ont été arrêtés sous leur marque.

    Ce qui le prouve

    En Chine, les aides publiques à un secteur ont accru la productivité quand elles préservaient la concurrence entre les entreprises.

À retenir

  1. 126,8 %de l’emploi entre 10 et 249 salariés (Allemagne : 36,7 %)La France crée beaucoup, grandit mal entre 10 et 249 salariés, et innove peu dans le privé.1
  2. 2−27,2 %des prix du mobile en 2013, après l’arrivée de Free MobileLes meilleures preuves viennent de l’entrée de concurrents, permise par la levée d’une barrière réglementaire.2
  3. 3+ de 10 %d’emplois dans le commerce sans l’autorisation exigée depuis 1973 pour ouvrir une grande surfaceLe bon mot d’ordre : lever les protections des entreprises installées, pour ne bloquer ni l’entrée ni la croissance.3
  4. 41967la fondation de Capgemini, la plus jeune des 30 premières entreprises françaises créées de zéroAu sommet, la France ne crée plus de géants. Un champion se gagne sur un marché ouvert, financé par une épargne longue qui accepte le risque ; il ne se décrète pas, et ne se protège pas.4

Creuser

Tout le texte de la carte, section par section.

Dans le modèle d’Aghion et Howitt, un brevet ne protège pas une entreprise installée d’un concurrent meilleur. Bloquer l’entrée, si : d’où son intérêt à réclamer des règles qui la compliquent. La relation entre concurrence et innovation prend la forme d’un U inversé. Mais Howitt juge que l’effet stimulant de la concurrence domine souvent en pratique.

Le comité Nobel en tire la conséquence : les entreprises installées ont intérêt à freiner l’arrivée de concurrents, parfois avec l’aide des pouvoirs publics. Enfin, dans 18 pays suivis par l’OCDE, les jeunes entreprises créent l’essentiel des emplois nets.

Les géants d’aujourd’hui sont les entrants d’hier. Apple est née en 1976, Nvidia en 1993, Google en 1998, Tesla en 2003. La destruction créatrice décrite par Aghion et Howitt produit donc aussi des géants. Mais un géant installé peut à son tour freiner l’entrée. Le comité relève un argument tiré de leurs travaux : la hausse de la concentration et du pouvoir de marché pourrait expliquer le ralentissement récent de la productivité. Aghion et ses coauteurs montrent que des entreprises très efficaces finissent par décourager l’innovation des autres. Le Nobel ne célèbre donc pas les grandes entreprises en tant que telles. Il célèbre le processus qui permet à un entrant de devenir géant, puis d’être contesté à son tour.

Un creux au milieu. En 2023, les entreprises de 10 à 249 salariés emploient 26,8 % des personnes occupées en France, contre 33,7 % dans l’Union européenne, 36,7 % en Allemagne et 44,2 % au Danemark. La France ne manque pas pour autant de grandes entreprises : celles de 250 salariés et plus emploient 46,2 % des personnes occupées, contre 36,5 % dans l’Union et 36,2 % au Danemark. Le Danemark, lui, s’appuie sur un tissu dense d’entreprises moyennes.

Part de l’emploi en 2023Moins de 10 salariés10 à 249 salariés250 salariés et plus
France27,0 %26,8 %46,2 %
Allemagne18,6 %36,7 %44,8 %
Danemark19,6 %44,2 %36,2 %
Union européenne29,8 %33,7 %36,5 %

Champ : industrie, construction et services marchands.

Pourquoi un tel écart avec le Danemark. Une partie vient de la façon de compter. Depuis 2017, l’Insee regroupe les filiales d’un même groupe en une seule entreprise, alors que le Danemark compte surtout chaque société séparément. Ce changement a retiré environ 5,5 points à la part française des 10 à 249 salariés (estimation de ce document, d’après Eurostat). À méthode comparable, la France reste environ 10 points derrière le Danemark et l’Allemagne (même estimation). Ce retard existe dans presque tous les secteurs : industrie, construction, commerce et services.

La vraie différence est la vitesse de croissance. En 2024, 14,8 % des entreprises danoises sont à forte croissance, contre 7,9 % en France. Elles emploient 20,3 % des salariés concernés, contre 5,7 %. Trois différences l’expliquent vraisemblablement. Le premier seuil danois est à 35 salariés, et c’est un droit que les salariés peuvent exercer, pas une obligation automatique. Licencier y est plus simple : dans onze pays, une protection de l’emploi stricte va de pair avec des entreprises qui grandissent moins. Enfin, les charges non salariales pèsent 13,3 % du coût du travail au Danemark, contre 32,3 % en France.

L’entrée de concurrents, preuve la plus forte. Après l’arrivée de Free Mobile, les prix du mobile baissent de 11,4 % en 2012, puis de 27,2 % en 2013, selon le régulateur des télécoms (Arcep). L’entrée a brisé une semi-collusion tacite entre les opérateurs installés. Dans le commerce, sans les autorisations imposées aux grandes surfaces, l’emploi aurait pu être supérieur de plus de 10 %.

La concentration des employeurs pèse sur les salaires. En France, une hausse de 10 % de la concentration des embauches réduit les embauches de 12,4 %. Le salaire des nouveaux embauchés baisse alors de près de 0,9 %.

Une R&D privée faible et un soutien peu efficace. La R&D des entreprises atteint 1,44 % du PIB en 2024, contre 2,14 % en Allemagne. Le crédit d’impôt recherche (CIR) augmente la R&D d’environ un euro par euro d’aide, sans effet de levier. Ses effets sont significatifs pour les petites entreprises, pas pour les grandes.

Des impôts de production lourds. Ils pèsent 3,3 % du PIB en France, contre 0,7 % en Allemagne. Le CAE juge la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S) la plus nocive d’entre eux, car elle frappe en cascade. La baisse de 10 Md€ de 2021 n’a eu aucun effet mesurable et robuste sur l’investissement.

Une incertitude judiciaire forte. La durée des affaires prud’homales est passée de 9,9 mois en 2009 à 16,3 mois en 2021, alors que leur nombre a été divisé par plus de deux. La rupture conventionnelle, créée en 2008, a fait baisser de plus de 30 % les saisines liées à un licenciement. Mais la Cour relève plusieurs causes d’allongement :

  • Le départage. Quand les deux conseillers salariés et les deux conseillers employeurs ne s’accordent pas, l’affaire est rejugée par un juge professionnel. Elle dure alors 35 mois, contre 16 sans départage. Ce cas touche de plus en plus d’affaires : 10,9 % en 2009, 12,9 % en 2018. Il ajoute à lui seul deux mois à la durée moyenne.
    • Un greffe fragilisé. Les greffes des prud’hommes ont été fusionnés avec ceux des tribunaux judiciaires en janvier 2020, quelques semaines avant la crise sanitaire, sans protocoles d’organisation.
    • Des conseillers peu soutenus. Environ 8 % des sièges restent vacants, et la formation des conseillers est jugée insuffisante.
    • Un appel quasi systématique. Près de 60 % des jugements au fond font l’objet d’un appel, qui dure encore 25 mois.

Aucun nouveau géant au sommet. L’écart avec les États-Unis est d’abord un écart de géants récents.

EntrepriseFondée enValeur
Nvidia19934 673 Md€ (27 octobre 2026)
Apple19764 497 Md€ (27 octobre 2026)
Microsoft19753 543 Md€ (27 octobre 2026)
Alphabet (Google)19983 443 Md€ (27 octobre 2026)
Ensemble du CAC 40—2 567 Md€ (fin 2025)
L’Oréal, première valeur française1909230,6 Md€ (27 octobre 2026)
Mistral AI, jeune pousse non cotée2023plus de 21 Md€ (valorisation lors de sa levée de septembre 2026)

Sources : companiesmarketcap, 27 octobre 2026 ; EY, profil financier du CAC 40 ; Orrick, 2026.

Les dix premières valeurs boursières françaises ont été fondées entre 1817 et 1924, ou sont nées de fusions et de l’État. Parmi les 30 premières, la plus jeune créée de zéro est Capgemini, fondée en 1967. Le rapport Draghi faisait le même constat pour l’Europe en 2024 : aucune entreprise de l’Union valant plus de 100 Md€ n’avait été créée de zéro en cinquante ans, alors que les six entreprises américaines valant plus de 1 000 Md€ l’avaient toutes été. Depuis, le suédois Spotify, fondé en 2006, a dépassé ce seuil de peu : environ 105 Md€ en octobre 2026.

La France ne manque pas de créateurs : elle compte une trentaine de jeunes pousses valant plus d’un milliard. Elle manque d’entreprises qui passent de la jeune pousse au géant. Entre 2008 et 2021, près de 30 % des licornes fondées en Europe, 40 sur 147, ont déplacé leur siège à l’étranger, surtout aux États-Unis.

Des champions de deux natures. Les premières valeurs boursières françaises sont privées et souvent familiales : L’Oréal, LVMH, Hermès, Air Liquide, Schneider Electric. L’État n’a joué aucun rôle dans leur création. Les champions des grands programmes, eux, sont nés de l’État : EDF, Airbus, Safran, Thales, Naval Group, Orange. L’État y reste souvent actionnaire : 100 % d’EDF depuis 2023, 26,6 % de Thales, 11,6 % de Safran, 10,8 % d’Airbus. Il détient parfois une action spécifique (Thales, Safran Ceramics, Nexter, Engie), qui lui donne un droit de veto sur les montées au capital et les cessions d’actifs stratégiques, et reste souvent régulateur. Ces programmes ont réussi là où l’État est l’acheteur : nucléaire, défense, espace. Airbus a même rattrapé Boeing. Mais ils relèvent d’une phase de rattrapage, que l’Europe a bien réussie jusqu’à la fin des années 1980 selon Aghion. Ils ne disent rien de la création d’un Nvidia français.

Les géants américains : faits par le marché, semés par l’argent public. Apple, Google ou Nvidia sont nés d’entrepreneurs privés, financés par le capital-risque : Google a levé 25 millions de dollars en 1999 auprès de deux fonds. Mais l’argent public a semé en amont. L’internet est né d’un réseau financé par l’agence de recherche militaire américaine (DARPA). Larry Page travaillait sur un projet financé par la fondation nationale pour la science. Tesla a reçu un prêt public de 465 millions de dollars, remboursé dès 2013. La NASA a engagé jusqu’à 396 millions de dollars pour SpaceX, dans un programme mis en concurrence. L’État américain a financé de la recherche ouverte et acheté en concurrence. Il n’a choisi ni Apple, ni Google, ni Nvidia.

La Chine : l’État et la concurrence à la fois. BYD et CATL sont des entreprises privées, fondées par des entrepreneurs. Elles ont grandi avec un soutien public massif : la filière des véhicules électriques a reçu au moins 230,8 milliards de dollars de 2009 à 2023, hors aides aux fabricants de batteries, selon le Center for Strategic and International Studies. Mais aussi dans une concurrence brutale : en 2025, selon le cabinet AlixPartners, 129 marques vendaient des voitures électriques ou hybrides rechargeables en Chine. En 2025, CATL et BYD détiennent ensemble plus de 55 % du marché mondial des batteries de véhicules électriques. Le revers : des surcapacités qui pèsent sur l’industrie européenne.

  • Les règles liées à la taille. Grandir au-delà de 50 salariés ajoute des obligations d’un coup. Selon Aghion, Bergeaud et Van Reenen, ce seuil réduit l’innovation d’environ 5,4 %. Garicano et ses coauteurs l’assimilent à une taxe de 2,3 % sur le travail.
  • Les protections réglementaires. Licences limitées, autorisations et professions fermées protègent les entreprises installées des nouveaux concurrents. Leur coût est mesuré. Depuis 1973, ouvrir une grande surface exige l’accord d’une commission administrative : cette barrière a protégé les chaînes déjà installées et privé le commerce de plus de 10 % d’emplois. À l’inverse, l’arrivée d’un quatrième opérateur mobile a fait baisser les prix de 11,4 % en 2012, puis de 27,2 % en 2013. La leçon est simple : chaque protection levée fait baisser les prix ou crée des emplois. Or la France en garde encore dans les professions réglementées, le commerce de détail et la vente de médicaments, que l’OCDE désigne comme ses points faibles. Ce qui bloque, ce n’est pas l’absence de solution : c’est que ces protections tiennent toujours.
  • Une fiscalité et un soutien mal ciblés. Les impôts de production pèsent 3,3 % du PIB, contre 0,7 % en Allemagne. La C3S, qui frappe le chiffre d’affaires et non le bénéfice, a rapporté 4,3 Md€ en 2022. Le CIR ajoute environ un euro de R&D par euro d’aide, sans effet mesurable chez les grandes entreprises.
  • Une incertitude judiciaire coûteuse. Pour les licenciements individuels, la France n’est que 10e sur 36 à l’indice de protection de l’OCDE. Le coût réel tient surtout à la durée et à l’aléa du contentieux. Une affaire prud’homale durait 16,3 mois en 2021, contre 9,9 mois en 2009.
  • Un marché trop petit pour grandir. L’Union ne réalise que 8 % des investissements mondiaux en capital-risque, contre 52 % pour les États-Unis, sur 2013-2023. Pour l’argent levé par les fonds, c’est 5 % contre 34 %. Draghi y voit d’abord un manque de demande : grandir dans un marché fragmenté rapporte moins. Après dix ans, les jeunes entreprises européennes en forte croissance ont levé environ moitié moins que celles de la région de San Francisco. En France, l’Inspection générale des finances relève un « déficit chronique de financement » au stade de la croissance.
  • Peu d’épargne longue pour les financer. En 2022, les actifs de retraite représentent 32 % du PIB dans l’Union, contre 142 % aux États-Unis. C’est le lien avec le maillon M5.
  • Une recherche de rupture sous-financée. L’instrument européen de recherche de rupture dispose de 256 M€ en 2024, contre 4,1 milliards de dollars pour la DARPA.
  • La tentation de protéger les champions installés. C’est l’inverse de la logique du Nobel : une entreprise en place a intérêt à freiner l’entrée. Le rachat d’un concurrent naissant en est une forme. Dans le médicament, où l’effet a été mesuré, 5,3 % à 7,4 % des rachats visent à arrêter un projet concurrent. Dans la tech, les indices concordent sans le prouver : après neuf gros rachats par Google et Facebook entre 2006 et 2016, l’investissement en capital-risque dans le même créneau baisse de plus de 40 % en trois ans ; et 60 % des produits rachetés par les cinq géants du numérique en 2015-2017 ont été arrêtés sous leur marque, sans que les auteurs puissent prouver une intention d’éliminer un concurrent.

La plupart de ces rentes sont créées par la réglementation elle-même : licences limitées, autorisations, professions fermées. Les lever, c’est moins d’intervention publique, pas plus. Dans le mobile, il a suffi d’autoriser un quatrième opérateur. L’arbitre n’a à agir activement que contre les abus de position dominante, y compris entre employeurs.

  • Les professions protégées résistent. Le Conseil supérieur du notariat, partie intéressée, affirme que 40 % des nouveaux offices notariaux peinent à décoller.
  • La loi de 2026 va en sens inverse. La loi de simplification relève les seuils du contrôle des concentrations.
  • Les réformes de seuils doivent aller plus loin. La loi PACTE de 2019 a regroupé les seuils sans effet mesurable à ce stade.
  • Supprimer la C3S a un coût. Elle a rapporté 4,3 Md€ en 2022.
  • Le marché unique dépend de toute l’Europe. La France ne peut pas l’imposer seule.
  • Les grands programmes ont leurs défenseurs. Ils ont réussi dans le nucléaire, la défense et l’espace, où l’État est l’acheteur. Ils ne disent rien de la naissance d’un géant du numérique.
  • Le capital-risque se concentre. En 2025, l’intelligence artificielle fait 65 % du capital-risque investi aux États-Unis, et la région de San Francisco 52 %. Une étude conteste aussi le sens de la causalité : la productivité précéderait le capital-risque. Ouvrir l’épargne retraite au capital-risque suppose en outre la capitalisation du maillon M5.
  • L’impôt n’est pas l’arme principale. Baisser l’impôt sur les sociétés déplace surtout des profits déclarés : un jeu « à somme nulle » entre territoires, selon Akcigit et ses coauteurs. L’Irlande en dépend aujourd’hui pour près d’un tiers de ses recettes fiscales.
  • La flexicurité coûte cher. Le Danemark consacre près du double de la France aux politiques actives de l’emploi, 1,54 % du PIB contre 0,79 %. Déplacer la protection de la procédure vers l’accompagnement demande de financer cet accompagnement.
ConstatChiffre clé
Les entreprises de 10 à 249 salariés manquentÀ méthode comparable, environ 10 points de moins qu’au Danemark
Les entreprises danoises grandissent plus vite14,8 % à forte croissance, contre 7,9 % en France
Les grandes entreprises pèsent autant qu’en Allemagne46,2 % de l’emploi, contre 44,8 %
Le seuil de 50 salariés freine l’innovationInnovation réduite d’environ 5,4 %
La réglementation pèse sur des secteurs précisProfessions réglementées, commerce de détail, pharmacie
L’entrée de concurrents fait baisser les prixMobile : −11,4 % en 2012, puis −27,2 %
Le CIR n’agit que sur les PMEEnviron 1 € de R&D par euro d’aide
Une seule entreprise américaine vaut plus que le CAC 40Nvidia : environ 4 670 Md€, contre 2 567 Md€
Aucun nouveau géant françaisParmi les 30 premières, la plus jeune créée de zéro date de 1967
Les licornes européennes partentPrès de 30 % de celles fondées entre 2008 et 2021 ont déménagé
Le capital-risque européen est trop petitUE : 8 % des investissements mondiaux, contre 52 % pour les États-Unis
Carte suivanteM5 · Épargner et investir

Cochée d’elle-même en arrivant en bas