L’ordre et la règle
Où la France cale : une justice lente, à court de procureurs
L’essentiel
- Le désordre coûte cher : 51 Md€ de dépenses de sécurité en 2018, et jusqu’à 1 Md€ environ par grande vague d’émeutes.
- L’insécurité a progressé d’abord avec le trafic de cocaïne, sur fond de sanction incertaine et de quartiers sans emploi.
- La justice française est déjà plus sévère que la médiane européenne. Son vrai défaut est d’être lente et sous-dotée.
- Ce qui marche : que chaque délit reçoive une réponse, et vite. Cela passe par plus de policiers sur le terrain, des jugements rapides et la saisie des avoirs. Allonger les peines, comme l’ont fait les peines planchers, n’a pas dissuadé.
Où en est la France
Le coût du désordre. Les dépenses de contrôle des infractions atteignent 51 Md€ en 2018, soit 2,2 % du PIB. Les émeutes de 2023 ont coûté environ 1 Md€, dont 793 M€ de sinistres assurés. Celles des 17 et 18 octobre 2026 coûteraient entre 309 M€ et 1,1 Md€, selon les scénarios de l’IFRAP.
Une économie illégale qui échappe à l’impôt. Le narcotrafic pèse entre 3,5 et 6 Md€ de chiffre d’affaires, selon le Sénat en 2024. Les saisies d’avoirs liées n’atteignent qu’environ 117 M€. Le trafic se blanchit dans des commerces de façade, qui faussent la concurrence locale.
Une justice sévère mais lente. La France compte 112 détenus pour 100 000 habitants début 2024, contre une médiane européenne de 105. La durée moyenne de détention y est de 11,7 mois, contre 8,7 mois. Le Sénat écarte explicitement l’idée d’une justice laxiste. Elle manque en revanche de bras. Selon la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ), la France compte 3,2 procureurs pour 100 000 habitants. La médiane européenne est de 11,2. En 2024, seules 57 % des peines de prison ferme sont mises à exécution immédiatement.
Le graphique
Un peu plus de détenus, beaucoup moins de procureurs
Nombre pour 100 000 habitants. Détenus : début 2024, selon le Sénat. Procureurs : selon la CEPEJ (note syndicale, 2024).
FranceMédiane européenne
| Ligne | France | Médiane européenne |
|---|---|---|
| Détenuspour 100 000 habitantsun peu plus | France : 112,0Médiane européenne : 105,0 | |
| Procureurspour 100 000 habitantsbeaucoup moins | France : 3,2Médiane européenne : 11,2 | |
Barres à l’échelle : toute la largeur = 120 pour 100 000 habitants · Sénat, avis budgétaire 2025
Une récidive en hausse, mais moins qu’il n’y paraît. La part des condamnés pour délit en état de récidive légale est passée de 6,5 % en 2005 à 14,1 % en 2019. Mais la récidive légale n’existe que si le parquet ou le tribunal la retient. Depuis les peines planchers de 2007, réservées aux récidivistes légaux, la relever est devenu décisif. Dans le même temps, la part des réitérants, déjà condamnés mais pas récidivistes au sens de la loi, est restée stable, autour de 27 %. Au total, la part des condamnés déjà connus de la justice passe de 34 % à 40 % entre 2005 et 2019. La hausse est donc réelle, mais loin d’un doublement : environ un cinquième de plus en quinze ans. Un chiffre reste frappant : en 2021, 34,2 % des sortants de prison ont récidivé dans l’année qui a suivi leur libération.
Les solutions
La solution logique est de rendre la sanction certaine et rapide, et de frapper le patrimoine. Une sanction certaine ne veut pas dire une peine plus lourde : elle veut dire que chaque délit est puni, vite. C’est l’intention de la « tolérance zéro » et des peines planchers. Mais les peines planchers ont allongé la peine de ceux qui étaient déjà condamnés, sans rendre la sanction plus probable.
- Police · points chaudsAugmenter la probabilité d’être prisLa certitude de la sanction dissuade bien plus que sa sévérité.
Plus de policiers sur le terrain, concentrés sur les points chauds : ce sont les preuves les plus solides.
Ce qui le prouve
Aux États-Unis, 10 % de policiers en plus réduisent d’environ 5 % le coût social de la criminalité. Concentrer les patrouilles sur les points chauds réduit le crime, sans le déplacer vers les rues voisines. - Quartiers · acteurs locauxTraiter le désordre par la résolution de problèmesNettoyer, éclairer et aménager avec les acteurs locaux, plutôt qu’interpeller en masse.
Les interpellations de masse pour de petites incivilités sont la version américaine de la « tolérance zéro ».
Ce qui le prouve
Nettoyer, éclairer et aménager avec les acteurs locaux a un effet significatif, contrairement aux interpellations de masse pour de petites incivilités. - Justice · procureursJuger plus vite plutôt que plus fortViser une sanction rapide plutôt qu’une peine plus lourde.
Cela suppose de recruter des procureurs.
Ce qui le prouve
En comparution immédiate, l’exécution immédiate atteint 86 %, contre 45 % pour l’ensemble des courtes peines. - Trafiquants · têtes de réseauViser le patrimoine et les têtes de réseauFrapper l’argent du trafic et ceux qui le dirigent, par des enquêtes ciblées.
La loi de 2025 a créé le gel administratif des avoirs et un parquet national anticriminalité organisée (PNACO). Selon le Sénat, les enquêtes ciblées font mieux que les opérations de voie publique.
- Récidivistes · primo-délinquantsRéserver la prison aux auteurs dangereux et aux récidivistes, et le bracelet aux primo-délinquants à faible risquePour les multirécidivistes, la priorité reste une sanction certaine, rapide, et une place de prison disponible.
L’étude sur le bracelet compare des condamnés comparables au début des années 2000. Elle ne dit rien des multirécidivistes.
Ce qui le prouve
Pour les primo-délinquants à faible risque, en France, le bracelet fait mieux que la courte peine de prison : 6 à 7 points de récidive en moins à cinq ans.
À retenir
Creuser
Tout le texte de la carte, section par section.
L’ordre est une condition du cercle. Aghion et ses coauteurs placent la protection des droits de propriété en tête du cadre institutionnel de l’innovation.
Les preuves sur la dissuasion sont nettes. Dans sa revue de 2013, Daniel Nagin conclut que la certitude de la sanction dissuade bien plus que sa sévérité. Si la capture paraît improbable, même une peine draconienne ne dissuade pas.
La police efficace est visible et ciblée. Aux États-Unis, 10 % de policiers en plus réduisent d’environ 5 % le coût social de la criminalité. Concentrer les patrouilles sur les points chauds réduit le crime, sans le déplacer vers les rues voisines. En France, remplacer une courte peine de prison par un bracelet électronique réduit la récidive de 6 à 7 points à cinq ans.
Une violence en hausse, sans explosion générale. Les violences physiques enregistrées augmentent de 5 % en 2025. Les homicides sont stables, autour de 980 victimes, mais les tentatives ont presque doublé depuis 2016.
Le tabac montre la difficulté de mesurer. Selon le cabinet KPMG, financé par Philip Morris, 41,4 % des cigarettes consommées en 2025 seraient illicites. Selon une étude universitaire pour les douanes, 17,7 % du marché échappait à la fiscalité nationale en 2023, surtout par des achats frontaliers légaux. La part réellement criminelle reste inconnue. Le manque à gagner pour l’État va de 4,3 Md€, selon l’étude pour les douanes, à 10,4 Md€, selon KPMG. La concurrence en souffre aussi. En 2026, 53,6 % des cigarettes seraient achetées hors du réseau des buralistes, achats frontaliers légaux compris. Un vendeur illégal ne paie ni taxes ni charges : il vend moins cher que le buraliste qui respecte la loi. En Moselle, département frontalier, le nombre de buralistes est passé de 396 en 2006 à 200 en 2025, même si ce recul tient aussi à la baisse du tabagisme.
Elle manque en revanche de bras. Selon la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ), la France compte 3,2 procureurs pour 100 000 habitants. La médiane européenne est de 11,2. En 2024, seules 57 % des peines de prison ferme sont mises à exécution immédiatement.
Des prisons pleines. Au 1er octobre 2026, la France compte 89 400 détenus, soit 7 % de plus en un an. La densité carcérale atteint 140,5 % au 1er juin 2026, avec 7 608 matelas au sol.
Comment on en est arrivé là. Il n’y a pas une seule faute. Trois forces se sont additionnées.
- La drogue d’abord. La production mondiale de cocaïne a atteint 3 708 tonnes en 2023, un tiers de plus qu’en 2022. En France, les saisies ont atteint 53,4 tonnes en 2024, plus du double de 2023. La demande suit : 2,7 % des adultes ont pris de la cocaïne dans l’année en 2023, contre 1,6 % en 2017. Les réseaux se sont organisés comme des entreprises : ils recrutent sur les réseaux sociaux et confient la violence à des tueurs parfois très jeunes. En 2024, on compte 367 homicides et tentatives entre délinquants, contre 275 en 2021, et la violence gagne les villes moyennes. Selon la police judiciaire, 80 à 90 % des règlements de comptes sont liés au trafic (Sénat, même rapport).
- Une sanction incertaine ensuite. Pour les cambriolages, les vols sans violence et les vols de véhicules, 8 % des faits au plus sont élucidés au bout d’un an. Le Sénat décrit des enquêteurs « démunis », absorbés par les opérations de voie publique au détriment du démantèlement des réseaux (même rapport). Contrairement à une idée reçue, la justice ne s’est pas adoucie : les années de prison ferme prononcées ont augmenté de 67 % entre 2000 et 2019. Même la loi de 2019, censée limiter les courtes peines, a conduit les juges à prononcer des peines plus longues. Ce sont les enquêteurs, les procureurs et les places de prison qui n’ont pas suivi.
- Un terreau social enfin. Dans les quartiers prioritaires, 21,8 % des jeunes ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation en 2024, contre 11,2 % dans les quartiers voisins. En France, le chômage des jeunes augmente les cambriolages, les vols et le trafic de stupéfiants. Ce terreau explique où se concentre la délinquance, mais pas sa hausse récente : le chômage y baisse depuis 2014.
Une part de la hausse est statistique. Les victimes de violences conjugales enregistrées ont doublé depuis 2016, d’abord parce qu’elles portent davantage plainte. La violence armée des trafics, elle, a bien progressé.
L’immigration est souvent mise en avant. Les étrangers forment 8,8 % de la population. En 2022, ils représentent 41 % des mis en cause pour cambriolage et 17 % pour homicide. En 2026, ils forment 24,2 % des détenus, une part stable depuis 2022. Aucune étude française ne dit quelle part de cet écart tient à l’âge, au sexe et à la situation sociale. En Suède, ces facteurs en expliquent environ la moitié. En Europe, l’effet de l’immigration sur la délinquance est proche de zéro, sauf là où les immigrés n’ont ni statut légal ni accès au travail. En Italie, obtenir un titre légal réduit la délinquance de plus de moitié. C’est un argument de plus pour faire de l’emploi la priorité de l’intégration (maillon M1).
- La certitude est faible. Seules 21 % des victimes de violences physiques portent plainte.
- La justice est engorgée. La France compte 3,2 procureurs pour 100 000 habitants, contre 11,2 en médiane européenne. Les prisons sont pleines à 140,5 % au 1er juin 2026. Elles poussent à aménager les courtes peines : en 2024, seules 57 % des peines de prison ferme sont exécutées immédiatement.
- L’action publique vise parfois le spectacle. Entre 2023 et 2024, 473 opérations « place nette » ont mobilisé plus de 50 000 agents pour moins de 40 kg de cocaïne saisis.
- Le trafic garde son trésor. Avec 117 M€ saisis pour un marché de 3,5 à 6 Md€, son moteur économique reste intact.
Ce qui ne marche pas mérite d’être dit aussi clairement.
- Les peines planchers. La loi de 2007 a augmenté de 50 % les peines fermes des récidivistes, sans effet dissuasif à court terme. Les condamnés ont réduit les délits visés, mais pas leur délinquance globale. La loi jouait sur la durée de la peine, pas sur la probabilité d’être puni.
- Juger les mineurs comme des adultes. Aux États-Unis, ce transfert ne réduit pas leur récidive. Selon les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC), il l’augmente même d’environ un tiers. Et à 18 ans, quand les sanctions deviennent d’un coup plus lourdes, les comportements ne changent pas.
Que faire des mineurs violents ? Être ferme, ce n’est pas juger un enfant comme un adulte. C’est ne laisser passer aucun acte grave, et frapper les adultes qui exploitent les enfants.
- Une réponse certaine et rapide. Chaque acte grave doit mener à une interpellation, puis à un jugement sur la culpabilité en moins de trois mois. C’est la règle depuis 2021, mais 30 % des mineurs sont jugés plus tard. Car c’est la certitude d’être pris qui dissuade, pas la durée de la peine.
- Une prise en charge intensive et obligatoire. Chaque jeune violent suit un programme éprouvé : thérapie familiale, travail sur le comportement et la maîtrise de soi, mentor formé. Les parents y sont associés, sans option. À Chicago, le programme Becoming a Man a réduit de 45 à 50 % les arrestations pour violence de ses participants.
- L’enfermement pour les plus dangereux, avec un suivi à la sortie. Enfermer les plus violents protège les victimes. Mais entre 3 et 13 mois, un séjour plus long ne réduit pas la récidive. Un suivi intensif à la sortie, lui, réduit les condamnations de 14 %.
- Les recruteurs adultes en priorité. Depuis juin 2025, recruter un mineur pour un réseau de trafic est puni de sept ans de prison. Il faut y ajouter la dissuasion ciblée : identifier les groupes violents, les prévenir, puis sanctionner tout le groupe dès le premier fait. Sur 24 études, elle réduit la criminalité de 33 % en moyenne.
- Mesurer, enfin. Les centres éducatifs fermés existent depuis 2002. Pourtant, la protection judiciaire de la jeunesse n’a pu fournir aucune donnée sur la récidive à leur sortie. La Cour des comptes juge leur efficacité « supposée mais non démontrée ». Il faut publier la récidive structure par structure, et fermer ce qui échoue.
- Les places de prison sont chères. Une place modulaire coûte de 200 000 à 300 000 €. Vingt mille places coûteraient au moins 4 à 6 Md€, hors personnel (estimation de ce document).
- Le personnel manque. L’administration pénitentiaire estime ses besoins à environ 6 000 postes.
- Former des magistrats prend du temps. La loi de programmation prévoit 1 500 magistrats de plus d’ici 2027.
| Constat | Chiffre clé |
|---|---|
| Le désordre coûte cher | 51 Md€ de dépenses de sécurité en 2018 |
| Les tentatives d’homicide ont presque doublé | Depuis 2016 ; homicides stables en 2025 |
| Le tabac illicite pèse lourd | Entre 17,7 % et 41,4 % du marché selon l’étude |
| La justice est sévère mais lente | 112 détenus pour 100 000 habitants, contre 105 en médiane |
| La justice manque de procureurs | 3,2 pour 100 000 habitants, contre 11,2 |
| Les condamnés déjà connus de la justice sont plus nombreux | 40 % en 2019, contre 34 % en 2005 |
| Un tiers des sortants de prison récidive dans l’année | 34,2 % en 2021 |
| Les peines planchers n’ont pas dissuadé | Peines fermes +50 % après 2007, sans effet dissuasif |
Cochée d’elle-même en arrivant en bas