Le diagnostic d’ensemble · 4 min

Pourquoi la machine cale

Les pannes des sept maillons s’enchaînent : le cercle vertueux devient vicieux.

La chaîne des pannes

La France ne cale pas faute d’un seul maillon. Elle cale parce que les pannes s’enchaînent.

  1. Une base d’actifs trop étroiteM1

    Les jeunes et les seniors travaillent peu, et la retraite des hommes dure 22,5 ans.

  2. Un travail trop taxéM2

    Cette base étroite porte un de 47 % et une .

  3. Des recettes tournées vers le passéM3

    Les prestations sociales vont d’abord à la retraite, qui pèse 14,1 % du .

  4. Un avenir en recul relatifM3

    L’enseignement perd du terrain et le primaire manque de moyens. L’excellence se perd : trois fois moins d’élèves de 15 ans aux meilleurs niveaux de maths qu’en 2003. Et la R&D stagne.

  5. Des entreprises qui grandissent malM4

    Seuils, rentes et impôts sur le chiffre d’affaires freinent les entreprises moyennes.

  6. Une épargne qui dortM5

    Elle reste liquide et finance peu les fonds propres des entreprises.

  7. Une croissance lente

    Le niveau de vie médian ne progresse que d’environ 0,5 % par an depuis 2008.

  8. Une société à somme nulleM6 · M7

    La défiance et le désordre montent, et les perdants bloquent les réformes.

La boucle se referme alors. Une société qui bloque les réformes garde une base d’actifs étroite, et le cercle vertueux devient vicieux.

La thèse centrale

La France consacre une part croissante de ses moyens à la vieillesse, et une part décroissante à l’école et à la recherche. Elle le fait sur une base d’actifs trop étroite, avec un travail trop taxé. La retraite pèse environ treize fois plus que les minima sociaux, même si elle repose sur des cotisations et l’assistance non.

C’est un problème d’allocation : trop de ressources vont à la consommation présente, trop peu à la production future.

S’y ajoute une protection de l’existant. Ce n’est pas un excès général de réglementation : la France fait mieux que la moyenne de l’. Ce sont des protections ciblées : des rentes réglementaires dans quelques secteurs, des seuils qui freinent la croissance, des aides qui vont d’abord aux grands groupes sans effet mesuré.

L’État freine ainsi l’entrée de concurrents, alors qu’elle est au cœur du mécanisme primé par le Nobel. Et une intervention en appelle souvent une autre pour corriger ses effets.

Quand une barrière tombe, les prix baissent : dans le mobile, en 2012 puis −27,2 % en 2013 après l’arrivée d’un quatrième opérateur.

La puissance, résultat de l’ensemble

La puissance d’un pays repose d’abord sur sa base productive. En France, la contrainte est déjà visible. En 2025, la charge d’intérêts atteint du PIB, contre 1,5 % en 2019. L’effort de défense, au sens de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), est de . La France paie donc plus pour sa dette passée que pour sa défense.

Le graphique

La France paie plus pour sa dette passée que pour sa défense

En % du PIB, 2025. L’objectif de l’OTAN pour 2035 est de 3,5 %.

Intérêts de la dette2,2 %
Défense, au sens de l’OTAN2,05 %

Barres à l’échelle : 0 à 4 % du PIB · Eurostat ; Business AM, d’après l’OTAN

Selon l’, l’actualisation de la loi de programmation militaire en 2026 impose environ d’économies ailleurs dès 2027. Atteindre 3,5 % du PIB, l’objectif de l’ pour 2035, coûterait environ 43 Md€ de plus par an (estimation de ce document).

Le nucléaire est un atout réel : il produit de l’électricité en 2025. La dépendance énergétique de la France est de en 2024, contre 57,3 % dans l’. Les ménages ne profitent pourtant qu’en partie de cet atout. Sur le marché européen, le prix de gros de l’électricité est fixé par la dernière centrale appelée, . Lors de la crise de 2022-2023, les tarifs français ont donc fortement augmenté, . En 2025, ils restent sous la moyenne européenne. Depuis 2026, l’ancien accès des concurrents au nucléaire à 42 €/MWh a pris fin. Il est remplacé par un prélèvement sur les revenus d’EDF au-delà de /MWh, reversé aux consommateurs, que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) ne prévoit pas de déclencher en 2026. La recherche, en revanche, reste un point faible. L’économie est une condition nécessaire de la puissance, pas suffisante, et Mokyr prévient que la fermeture ralentit le progrès.

Payer et recevoir : un contrat qui se distend

L’essentiel

  • Une majorité de Français reçoit plus qu’elle ne verse, et cette part est stable : ce n’est pas elle qui a changé.
  • Ce qui a changé, c’est le lien entre ce qu’on paie et ce à quoi on a droit, et le sentiment d’en avoir pour son argent.
  • Le Danemark prélève autant, mais ses droits s’acquièrent avec le temps et ses services se voient.

Le tableau

Le retour perçu : l’école et la justice d’abord

Les écarts les plus nets portent sur l’école et la justice, les services que les familles voient le plus.

IndicateurFranceDanemarkSuèdePays-Bas
Estime recevoir une juste part (2022)moins de 20 %35 %n.d.n.d.
Satisfait de l’éducation (2023)47,5 %74,4 %61,8 %70,6 %
Confiance dans la justice (2023)49,9 %75,4 %63,5 %72,2 %
Satisfait de la santé (2023)60,7 %64,7 %57,4 %67,1 %
Demande d’aide traitée équitablement (2023)48,2 %58,5 %54,5 %71,7 %
Cotisations sociales, % du PIB (2024)14,70,19,012,0

Sources : OCDE, Risks That Matter 2022 (France, Danemark) ; OCDE, Government at a Glance 2025 (données) ; OCDE, Revenue Statistics (données).

Ce que la France peut reprendre

  1. Des droits qui s’acquièrent avec le temps pour les prestations sans cotisation, définis pour tous et non selon la nationalité, comme au Danemark. Le cadre juridique est étroit. En 2024, le Conseil constitutionnel a jugé disproportionnée une condition de cinq ans de résidence, ou de trente mois d’activité, imposée aux étrangers non européens pour le droit au logement, les aides au logement, les prestations familiales . Il n’a pas dit quelle durée serait admise.

  2. Un minimum social qui tient compte du parcours. Au Danemark, l’aide sociale n’est versée à taux plein qu’après neuf ans de résidence et deux ans et demi d’emploi sur dix. Les autres reçoivent un montant réduit et doivent faire des heures d’activité (voir le tableau). En France, les 15 heures d’activité demandées depuis 2025 aux allocataires du RSA vont dans ce sens.

  3. Des services plutôt que des chèques : soins aux personnes âgées, accueil des jeunes enfants, accompagnement vers l’emploi.

  4. L’école et la justice d’abord, là où l’écart de satisfaction avec le Danemark dépasse 25 points.

  5. Former l’excellence. La France compte trois fois moins d’élèves de 15 ans aux meilleurs niveaux de maths qu’en 2003. Les leviers les mieux prouvés : laisser avancer plus vite ceux qui le peuvent, ouvrir des groupes avancés, faire rencontrer la recherche (voir M3).

  6. Laisser entrer et laisser grandir les entreprises. Au Danemark, des entreprises sont à forte croissance, contre 7,9 % en France. Son premier seuil est à 35 salariés, et licencier y est plus simple, en échange d’un accompagnement fort. Ouvrir les marchés protégés, rendre progressives les obligations liées aux seuils, rendre le licenciement rapide et prévisible, et rendre l’argent des aides sans effet par des baisses d’impôts vont dans ce sens (voir M4).

La différence danoise tient moins au montant prélevé qu’à la forme : des droits qui se gagnent et des services qui se voient.

Pourquoi le mécontentement monte quand le gâteau grossit lentement

Quand la croissance est forte, chacun peut gagner sans que personne ne perde. Quand elle ralentit, toute hausse d’un revenu semble se payer par la baisse d’un autre. La vie sociale devient un jeu à somme nulle.

Les données françaises collent à ce schéma. Les Français restent satisfaits de leur propre vie, mais ils jugent le pays en déclin. Leur satisfaction personnelle tient, leur confiance dans l’avenir collectif s’effondre.

Le malheur français est ancien, et la croissance lente ne l’a pas créé. Elle l’aggrave. La seule sortie durable est donc de faire grossir le gâteau, en déplaçant l’effort du passé vers l’avenir.

Les solutions que soutiennent les preuves

Classées par impact

Les huit solutions ci-dessous sont classées selon leur impact attendu. Chacune s’appuie sur un exemple qui a fonctionné.

  1. M4 · M7

    Libérer l’économie et faire respecter la concurrence

    Ouvrir les métiers et marchés protégés (professions réglementées, commerce, pharmacie)

    Impact attendu : Prix plus bas, emplois, salaires d’embauche

    Ce qui le prouve

    Mobile : prix −11,4 % puis −27,2 % après l’arrivée d’un quatrième opérateur
  2. M1 · M3 · M5

    Allonger la vie active des seniors, âge indexé sur l’espérance de vie

    Impact attendu : Jusqu’à 1,2 million d’emplois (estimation de ce document)

    Ce qui le prouve

    Danemark : 74,7 % des 55-64 ans en emploi, contre 61,7 %
  3. M6

    Sanction certaine et rapide

    Police de terrain, procureurs, saisies, prison pour les récidivistes

    Impact attendu : Moins de délinquance, prisons désengorgées

    Ce qui le prouve

    États-Unis : 10 % de policiers en plus, 5 % de coût du crime en moins
  4. M3

    Rééquilibrer la dépense vers le primaire, les enseignants et la recherche, et former l’excellence

    Impact attendu : Fort, sur vingt à quarante ans

    Ce qui le prouve

    France : avec des classes dédoublées en éducation prioritaire, l’écart en maths en fin de CE1 a reculé de 38 %
  5. M2 · M1

    Que chaque hausse de salaire rapporte vraiment

    Moins de charges sur les salaires et des aides qui ne s’arrêtent plus toutes entre 1 et 2 SMIC, financées par des économies sur les prestations sociales

    Impact attendu : Travail et progression mieux récompensés

    Ce qui le prouve

    Suède : charges baissées sur les jeunes, +2 à 3 points d’emploi
  6. M5 · M4

    Faire travailler l’épargne dans les entreprises

    • Taxer de la même façon tous les placements
    • Mettre de côté automatiquement une part de chaque salaire pour la retraite, avec le droit de refuser
    • Ajouter à la retraite publique une retraite par capitalisation gérée en commun

    Impact attendu : Des retraites qui rapportent plus, plus de fonds propres pour les entreprises

    Ce qui le prouve

    Danemark : actifs de retraite à 206 % du PIB ; les versements automatiques y font épargner bien plus que les avantages fiscaux
  7. M4

    Laisser les entreprises grandir jusqu’à devenir des champions

    • Rendre progressives les obligations qui tombent d’un coup à 50 salariés
    • Supprimer la taxe sur le chiffre d’affaires (C3S)
    • Remplacer les aides sans effet mesuré par des baisses d’impôts
    • Permettre à l’épargne retraite d’investir dans les jeunes entreprises
    • Faire un vrai marché unique européen

    Impact attendu : Plus d’entreprises moyennes et innovantes

    Ce qui le prouve

    Seuil de 50 salariés : −5,4 % d’innovation
  8. M1 · M7

    Rendre le licenciement rapide et prévisibleDépenser autant pour l’emploi, mais plus pour former et accompagner que pour indemniser

    Impact attendu : Changement mieux accepté, plus d’emploi

    Ce qui le prouve

    Danemark : deux fois plus pour former et accompagner, chômage à 6,4 % contre 7,7 %

Elles répondent aux deux défauts de la thèse centrale.

  • Rendre à l’avenir ce qui va au passé. Travailler plus longtemps élargit la base qui finance tout le reste : jusqu’à 1,2 million d’emplois au niveau allemand (estimation de ce document). Les marges dégagées financent l’école, la recherche et la baisse des charges sur le travail, plutôt que des retraites plus longues.
  • Rendre à l’entrée ce que protège la rente. Ouvrir les marchés, rendre les seuils progressifs, remplacer les aides par des baisses d’impôts, laisser l’épargne financer les jeunes entreprises : c’est laisser entrer les concurrents, au cœur du mécanisme primé par le Nobel.

La plupart sont des règles, pas des dépenses. Ouvrir un marché, changer un seuil, raccourcir une procédure, taxer tous les placements de la même façon ou mettre de côté automatiquement une part du salaire ne coûte presque rien au budget. Les dépenses nouvelles importantes se limitent à la police, à la justice et aux prisons, et à la transition vers la capitalisation, de l’ordre de 20 Md€ par an. Le reste redéploie des dépenses existantes. Pour un pays dont la dette coûte déjà plus en intérêts que la défense, c’est décisif.

Elles tiennent ensemble, ou pas du tout. Plus d’actifs, ce sont plus de recettes pour baisser les charges ; un travail qui paie mieux, ce sont plus d’actifs. Une épargne investie dans les entreprises finance leur croissance ; des entreprises qui grandissent paient de meilleurs salaires. Une sanction certaine et un licenciement prévisible rendent le changement acceptable ; un changement accepté rend les réformes possibles. Prise seule, chaque solution s’use : baisser les charges sans élargir la base creuse le déficit, et ouvrir l’épargne au capital-risque sans un marché où grandir ne crée pas de champions (voir M4).

L’ordre compte. Les deux premières, ouvrir les marchés et allonger la vie active, ont l’effet le plus large pour le coût budgétaire le plus faible. Elles dégagent de quoi financer les suivantes.

EnsuiteLe registre des constats et la liste des sigles