Pourquoi la machine cale
Les pannes des sept maillons s’enchaînent : le cercle vertueux devient vicieux.
La chaîne des pannes
La France ne cale pas faute d’un seul maillon. Elle cale parce que les pannes s’enchaînent.
- Une base d’actifs trop étroiteM1
Les jeunes et les seniors travaillent peu, et la retraite des hommes dure 22,5 ans.
- Un travail trop taxéM2
Cette base étroite porte un coin fiscal de 47 % et une trappe à bas salaires.
- Des recettes tournées vers le passéM3
Les prestations sociales vont d’abord à la retraite, qui pèse 14,1 % du PIB.
- Un avenir en recul relatifM3
L’enseignement perd du terrain et le primaire manque de moyens. L’excellence se perd : trois fois moins d’élèves de 15 ans aux meilleurs niveaux de maths qu’en 2003. Et la R&D stagne.
- Des entreprises qui grandissent malM4
Seuils, rentes et impôts sur le chiffre d’affaires freinent les entreprises moyennes.
- Une épargne qui dortM5
Elle reste liquide et finance peu les fonds propres des entreprises.
- Une croissance lente
Le niveau de vie médian ne progresse que d’environ 0,5 % par an depuis 2008.
- Une société à somme nulleM6 · M7
La défiance et le désordre montent, et les perdants bloquent les réformes.
La boucle se referme alors. Une société qui bloque les réformes garde une base d’actifs étroite, et le cercle vertueux devient vicieux.
La thèse centrale
La France consacre une part croissante de ses moyens à la vieillesse, et une part décroissante à l’école et à la recherche. Elle le fait sur une base d’actifs trop étroite, avec un travail trop taxé. La retraite pèse environ treize fois plus que les minima sociaux, même si elle repose sur des cotisations et l’assistance non.
C’est un problème d’allocation : trop de ressources vont à la consommation présente, trop peu à la production future.
S’y ajoute une protection de l’existant. Ce n’est pas un excès général de réglementation : la France fait mieux que la moyenne de l’OCDE. Ce sont des protections ciblées : des rentes réglementaires dans quelques secteurs, des seuils qui freinent la croissance, des aides qui vont d’abord aux grands groupes sans effet mesuré.
L’État freine ainsi l’entrée de concurrents, alors qu’elle est au cœur du mécanisme primé par le Nobel. Et une intervention en appelle souvent une autre pour corriger ses effets.
Quand une barrière tombe, les prix baissent : dans le mobile, −11,4 % en 2012 puis −27,2 % en 2013 après l’arrivée d’un quatrième opérateur.
La puissance, résultat de l’ensemble
La puissance d’un pays repose d’abord sur sa base productive. En France, la contrainte est déjà visible. En 2025, la charge d’intérêts atteint 2,2 % du PIB, contre 1,5 % en 2019. L’effort de défense, au sens de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), est de 2,05 % du PIB. La France paie donc plus pour sa dette passée que pour sa défense.
Le graphique
La France paie plus pour sa dette passée que pour sa défense
En % du PIB, 2025. L’objectif de l’OTAN pour 2035 est de 3,5 %.
Barres à l’échelle : 0 à 4 % du PIB · Eurostat ; Business AM, d’après l’OTAN
Selon l’IFRAP, l’actualisation de la loi de programmation militaire en 2026 impose environ 22,6 Md€ d’économies ailleurs dès 2027. Atteindre 3,5 % du PIB, l’objectif de l’OTAN pour 2035, coûterait environ 43 Md€ de plus par an (estimation de ce document).
Le nucléaire est un atout réel : il produit 68 % de l’électricité en 2025. La dépendance énergétique de la France est de 41,7 % en 2024, contre 57,3 % dans l’UE. Les ménages ne profitent pourtant qu’en partie de cet atout. Sur le marché européen, le prix de gros de l’électricité est fixé par la dernière centrale appelée, souvent au gaz. Lors de la crise de 2022-2023, les tarifs français ont donc fortement augmenté, malgré le nucléaire. En 2025, ils restent 13 % sous la moyenne européenne. Depuis 2026, l’ancien accès des concurrents au nucléaire à 42 €/MWh a pris fin. Il est remplacé par un prélèvement sur les revenus d’EDF au-delà de 78 €/MWh, reversé aux consommateurs, que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) ne prévoit pas de déclencher en 2026. La recherche, en revanche, reste un point faible. L’économie est une condition nécessaire de la puissance, pas suffisante, et Mokyr prévient que la fermeture ralentit le progrès.
Payer et recevoir : un contrat qui se distend
L’essentiel
- Une majorité de Français reçoit plus qu’elle ne verse, et cette part est stable : ce n’est pas elle qui a changé.
- Ce qui a changé, c’est le lien entre ce qu’on paie et ce à quoi on a droit, et le sentiment d’en avoir pour son argent.
- Le Danemark prélève autant, mais ses droits s’acquièrent avec le temps et ses services se voient.
Le tableau
Le retour perçu : l’école et la justice d’abord
Les écarts les plus nets portent sur l’école et la justice, les services que les familles voient le plus.
| Indicateur | France | Danemark | Suède | Pays-Bas |
|---|---|---|---|---|
| Estime recevoir une juste part (2022) | moins de 20 % | 35 % | n.d. | n.d. |
| Satisfait de l’éducation (2023) | 47,5 % | 74,4 % | 61,8 % | 70,6 % |
| Confiance dans la justice (2023) | 49,9 % | 75,4 % | 63,5 % | 72,2 % |
| Satisfait de la santé (2023) | 60,7 % | 64,7 % | 57,4 % | 67,1 % |
| Demande d’aide traitée équitablement (2023) | 48,2 % | 58,5 % | 54,5 % | 71,7 % |
| Cotisations sociales, % du PIB (2024) | 14,7 | 0,1 | 9,0 | 12,0 |
Sources : OCDE, Risks That Matter 2022 (France, Danemark) ; OCDE, Government at a Glance 2025 (données) ; OCDE, Revenue Statistics (données).
Ce que la France peut reprendre
Des droits qui s’acquièrent avec le temps pour les prestations sans cotisation, définis pour tous et non selon la nationalité, comme au Danemark. Le cadre juridique est étroit. En 2024, le Conseil constitutionnel a jugé disproportionnée une condition de cinq ans de résidence, ou de trente mois d’activité, imposée aux étrangers non européens pour le droit au logement, les aides au logement, les prestations familiales et l’allocation d’autonomie. Il n’a pas dit quelle durée serait admise.
Un minimum social qui tient compte du parcours. Au Danemark, l’aide sociale n’est versée à taux plein qu’après neuf ans de résidence et deux ans et demi d’emploi sur dix. Les autres reçoivent un montant réduit et doivent faire des heures d’activité (voir le tableau). En France, les 15 heures d’activité demandées depuis 2025 aux allocataires du RSA vont dans ce sens.
Des services plutôt que des chèques : soins aux personnes âgées, accueil des jeunes enfants, accompagnement vers l’emploi.
L’école et la justice d’abord, là où l’écart de satisfaction avec le Danemark dépasse 25 points.
Former l’excellence. La France compte trois fois moins d’élèves de 15 ans aux meilleurs niveaux de maths qu’en 2003. Les leviers les mieux prouvés : laisser avancer plus vite ceux qui le peuvent, ouvrir des groupes avancés, faire rencontrer la recherche (voir M3).
Laisser entrer et laisser grandir les entreprises. Au Danemark, 14,8 % des entreprises sont à forte croissance, contre 7,9 % en France. Son premier seuil est à 35 salariés, et licencier y est plus simple, en échange d’un accompagnement fort. Ouvrir les marchés protégés, rendre progressives les obligations liées aux seuils, rendre le licenciement rapide et prévisible, et rendre l’argent des aides sans effet par des baisses d’impôts vont dans ce sens (voir M4).
La différence danoise tient moins au montant prélevé qu’à la forme : des droits qui se gagnent et des services qui se voient.
Qui paie, qui reçoit. En 2023, 56 % des Français reçoivent plus qu’ils ne versent, en comptant prestations et services publics, contre 57 % en 2019. Les seuls contributeurs nets sont les cadres, les indépendants et les chefs d’entreprise. Pour les ouvriers et les employés, le bilan est presque neutre. Les retraités sont les premiers bénéficiaires nets, car l’Insee compte leurs pensions comme une redistribution. Et 66 Md€ de prestations n’ont aucun payeur actuel : ils sont financés par la dette.
Un lien qui se distend côté financement. La protection sociale a deux grandes sources. Les cotisations sont prélevées sur les salaires et ouvrent des droits : plus on a cotisé, plus la retraite ou l’allocation chômage est élevée. Les impôts affectés, surtout la CSG, sont prélevés sur tous les revenus, pensions et revenus du capital compris, et n’ouvrent aucun droit personnel. En 1990, les cotisations apportaient 80 % de l’argent, et les impôts affectés 3 %. En 2024, les cotisations n’apportent plus que 55,6 %, et les impôts affectés 30 %. Le reste, 12,7 %, vient du budget de l’État (Drees, fiche 04). Ce basculement vient de la CSG, créée en 1991, puis des baisses de cotisations compensées par l’impôt, comme en 2018 et 2019. Il est stable depuis 2019 (Drees, fiche 04). Il a un avantage : retraités et revenus du capital paient aussi. Mais une part croissante de ce que chacun verse ne lui ouvre plus de droits. Côté prestations, le lien tient mieux : retraites, chômage et indemnités journalières restent calculés sur les salaires passés.
Des droits qui s’acquièrent, ou non. Au Danemark, les droits s’acquièrent avec le temps, et la règle est la même pour tous, Danois revenant de l’étranger compris. En France, la durée exigée dépend de la nationalité : aucune pour les Français, quelques mois au plus pour les Européens, plusieurs années pour les autres étrangers.
| Droit | Danemark | France |
|---|---|---|
| Pension de base | Pension publique pour tous, financée par l’impôt. Complète si l’on a résidé 90 % du temps entre 15 ans et l’âge de la retraite, réduite au prorata sinon | La retraite de base s’acquiert en cotisant. Le filet, le minimum vieillesse (1 043,59 € par mois), n’exige aucune durée pour les Français et les Européens, et 10 ans de titre de séjour pour les autres étrangers. Il est repris sur la succession au-delà de 108 586 € |
| Allocations familiales | Acquises par paliers, complètes après 6 ans de résidence ou d’emploi sur 10 | Versées dès l’arrivée à tout résident en situation régulière. Seule exigence : vivre en France 9 mois par an, depuis 2025. Une condition de cinq ans de résidence a été censurée en 2024 |
| Aide sociale (RSA) | Taux plein après 9 ans de résidence et 2,5 ans d’emploi sur 10. Sinon, taux minimal et jusqu’à 37 heures d’activité par semaine | Même montant pour tous (651,69 € pour une personne seule). Aucune durée pour les Français, 3 mois pour les Européens, 5 ans de titre de séjour pour les autres étrangers. 15 heures d’activité par semaine depuis 2025 |
Sources : Danemark : STAR (pension, aide sociale), borger.dk. France : service-public.gouv.fr (minimum vieillesse, RSA, allocations familiales), Conseil constitutionnel, décision n° 2024-6 RIP, loi pour le plein emploi.
Deux différences ressortent. Le Danemark applique la même règle à ses propres citoyens. Et il fait aussi attendre pour les allocations familiales, que la France verse dès l’arrivée, comme les aides au logement.
Le retour perçu. Les écarts les plus nets portent sur l’école et la justice, les services que les familles voient le plus.
En France, 59 % des personnes préfèrent désormais moins d’impôts, quitte à réduire les prestations : 13 points de plus qu’en 2022.
Des chèques plutôt que des services. En 2021, la France verse 19,7 % du PIB en prestations en espèces et 12,2 % en services. Le Danemark verse 12,4 % en espèces et 14,1 % en services. Les pensions expliquent 6,1 des 7,3 points d’écart en espèces. Le Danemark dépense en revanche davantage pour les soins aux personnes âgées (1,8 % du PIB contre 0,4 %) et pour l’accompagnement vers l’emploi (1,6 % contre 0,8 %).
Pourquoi le mécontentement monte quand le gâteau grossit lentement
Quand la croissance est forte, chacun peut gagner sans que personne ne perde. Quand elle ralentit, toute hausse d’un revenu semble se payer par la baisse d’un autre. La vie sociale devient un jeu à somme nulle.
Les données françaises collent à ce schéma. Les Français restent satisfaits de leur propre vie, mais ils jugent le pays en déclin. Leur satisfaction personnelle tient, leur confiance dans l’avenir collectif s’effondre.
Le malheur français est ancien, et la croissance lente ne l’a pas créé. Elle l’aggrave. La seule sortie durable est donc de faire grossir le gâteau, en déplaçant l’effort du passé vers l’avenir.
Les solutions que soutiennent les preuves
Classées par impactLes huit solutions ci-dessous sont classées selon leur impact attendu. Chacune s’appuie sur un exemple qui a fonctionné.
- M4 · M7
Libérer l’économie et faire respecter la concurrence
Ouvrir les métiers et marchés protégés (professions réglementées, commerce, pharmacie)
Impact attendu : Prix plus bas, emplois, salaires d’embauche
Ce qui le prouve
Mobile : prix −11,4 % puis −27,2 % après l’arrivée d’un quatrième opérateur - M1 · M3 · M5
Allonger la vie active des seniors, âge indexé sur l’espérance de vie
Impact attendu : Jusqu’à 1,2 million d’emplois (estimation de ce document)
Ce qui le prouve
Danemark : 74,7 % des 55-64 ans en emploi, contre 61,7 % - M6
Sanction certaine et rapide
Police de terrain, procureurs, saisies, prison pour les récidivistes
Impact attendu : Moins de délinquance, prisons désengorgées
Ce qui le prouve
États-Unis : 10 % de policiers en plus, 5 % de coût du crime en moins - M3
Rééquilibrer la dépense vers le primaire, les enseignants et la recherche, et former l’excellence
Impact attendu : Fort, sur vingt à quarante ans
Ce qui le prouve
France : avec des classes dédoublées en éducation prioritaire, l’écart en maths en fin de CE1 a reculé de 38 % - M2 · M1
Que chaque hausse de salaire rapporte vraiment
Moins de charges sur les salaires et des aides qui ne s’arrêtent plus toutes entre 1 et 2 SMIC, financées par des économies sur les prestations sociales
Impact attendu : Travail et progression mieux récompensés
Ce qui le prouve
Suède : charges baissées sur les jeunes, +2 à 3 points d’emploi - M5 · M4
Faire travailler l’épargne dans les entreprises
- Taxer de la même façon tous les placements
- Mettre de côté automatiquement une part de chaque salaire pour la retraite, avec le droit de refuser
- Ajouter à la retraite publique une retraite par capitalisation gérée en commun
Impact attendu : Des retraites qui rapportent plus, plus de fonds propres pour les entreprises
Ce qui le prouve
Danemark : actifs de retraite à 206 % du PIB ; les versements automatiques y font épargner bien plus que les avantages fiscaux - M4
Laisser les entreprises grandir jusqu’à devenir des champions
- Rendre progressives les obligations qui tombent d’un coup à 50 salariés
- Supprimer la taxe sur le chiffre d’affaires (C3S)
- Remplacer les aides sans effet mesuré par des baisses d’impôts
- Permettre à l’épargne retraite d’investir dans les jeunes entreprises
- Faire un vrai marché unique européen
Impact attendu : Plus d’entreprises moyennes et innovantes
Ce qui le prouve
Seuil de 50 salariés : −5,4 % d’innovation - M1 · M7
Rendre le licenciement rapide et prévisibleDépenser autant pour l’emploi, mais plus pour former et accompagner que pour indemniser
Impact attendu : Changement mieux accepté, plus d’emploi
Ce qui le prouve
Danemark : deux fois plus pour former et accompagner, chômage à 6,4 % contre 7,7 %
Elles répondent aux deux défauts de la thèse centrale.
- Rendre à l’avenir ce qui va au passé. Travailler plus longtemps élargit la base qui finance tout le reste : jusqu’à 1,2 million d’emplois au niveau allemand (estimation de ce document). Les marges dégagées financent l’école, la recherche et la baisse des charges sur le travail, plutôt que des retraites plus longues.
- Rendre à l’entrée ce que protège la rente. Ouvrir les marchés, rendre les seuils progressifs, remplacer les aides par des baisses d’impôts, laisser l’épargne financer les jeunes entreprises : c’est laisser entrer les concurrents, au cœur du mécanisme primé par le Nobel.
La plupart sont des règles, pas des dépenses. Ouvrir un marché, changer un seuil, raccourcir une procédure, taxer tous les placements de la même façon ou mettre de côté automatiquement une part du salaire ne coûte presque rien au budget. Les dépenses nouvelles importantes se limitent à la police, à la justice et aux prisons, et à la transition vers la capitalisation, de l’ordre de 20 Md€ par an. Le reste redéploie des dépenses existantes. Pour un pays dont la dette coûte déjà plus en intérêts que la défense, c’est décisif.
Elles tiennent ensemble, ou pas du tout. Plus d’actifs, ce sont plus de recettes pour baisser les charges ; un travail qui paie mieux, ce sont plus d’actifs. Une épargne investie dans les entreprises finance leur croissance ; des entreprises qui grandissent paient de meilleurs salaires. Une sanction certaine et un licenciement prévisible rendent le changement acceptable ; un changement accepté rend les réformes possibles. Prise seule, chaque solution s’use : baisser les charges sans élargir la base creuse le déficit, et ouvrir l’épargne au capital-risque sans un marché où grandir ne crée pas de champions (voir M4).
L’ordre compte. Les deux premières, ouvrir les marchés et allonger la vie active, ont l’effet le plus large pour le coût budgétaire le plus faible. Elles dégagent de quoi financer les suivantes.